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Comment l’entrepreneuriat féminin se profile en période de récession

Si l’entrepreneuriat féminin peine encore à percer auprès des capital-risqueurs, des initiatives pour aider les startupeuses à mieux s’armer face aux disparités entre les sexes existent. L’édition 2020 du Cartier Women’s Inititiave, 100% digitale cette année, a permis à la communauté entrepreneuriale de demeurer agile pendant la pandémie.

Sylke Hoehnel, co-fondatrice de Sun Bioscience en Suisse, était l’une des finalistes de l'édition 2019 du CWI

Interconnecter les femmes dans le monde pour permettre à une puissante communauté entrepreneuriale d’émerger, soutenir une plus grande représentation de la gent féminine aux postes de direction et favoriser le financement des startups créées par des femmes sont autant de mesures qui manquent encore cruellement. Selon des chercheurs de la Columbia Business School et de la London Business School, dans l’étude Gender Gap in Entrepreneurship 2019, les entreprises dirigées par des femmes ont 63 % moins de chances d'obtenir un financement par capital-risque que celles dirigées par des hommes .

L'enseignement des compétences entrepreneuriales dès leur plus jeune âge et le suivi de la formation des femmes tout au long de leur carrière entrepreneuriale sont clés. Mais le volet du financement reste encore le plus critique. Dans une étude publiée par Visa en février dernier State of Female Entrepreneurship, 66 % des femmes aux Etats-Unis déclarent encore avoir des difficultés à obtenir le financement dont elles ont besoin pour réussir. 

Les lauréates 2019 du Cartier Women's Initiative (au centre, Cyrille Vigneron, CEO de la marque Cartier)

Et dans le contexte économique actuel de forte récession liée au Covid-19, les systèmes de soutien sont cruciaux. Celui du Cartier Women’s Initiative (CWI) permet chaque année à des milliers de candidates dans le monde de participer au programme. Sylke Hoehnel, co-fondatrice de Sun Bioscience en Suisse et l’une des finalistes de la précédente édition du CWI, a bien sûr ressenti l’impact de la crise sur sa startup. «Notre collecte de fonds de série A a été retardée. La plupart de nos clients ont fermé leurs portes pendant le lockdown, ce qui a fait chuter les ventes. Mais nous avons eu la chance d'avoir des projets de développement à long terme que nous avons pu poursuivre pendant cette période. L’immense avantage de faire partie d’une communauté de femmes entrepreneurs est que cela nous permet de partager des expériences auxquelles parfois seules les femmes peuvent s'identifier et cela aide à se positionner et à gagner de la confiance dans un monde encore dominé par les hommes.»

Engagée depuis de longues années dans le développement de l’entrepreneuriat féminin, membre du comité d'investissement de Next Wave Ventures, une société de venture capital investissant dans des entreprises en phase de démarrage ayant un impact social, Wingee Sampaio est aujourd’hui à la tête du Cartier Women’s Initiative. Elle explique, dans une interview exclusive, la réalité vécue par les candidates lors de la pandémie, l’agilité nécessaires face aux défis en cours et les mesures extraordinaires mises en place pour les soutenir.

Wingee Sampaio aujourd'hui à la tête des Cartier Women's Initiative

Depuis votre nomination à la tête de l'organisation, il y a un an, quel est votre bilan et quelles sont vos ambitions?

J’ai rejoint le Cartier Women’s Initiative (CWI) en 2019. En 14 ans d’existence, l’organisme est passé d’une célébration des initiatives entrepreneuriales menées par des femmes dans le monde à la mise en place d’un véritable programme de soutien et de suivi des projets, dont du coaching et des formations. Quatre piliers soutiennent maintenant ces actions. L’un d’eux est l’organisation du programme dans une ville différente chaque année, pour pouvoir ainsi activer l’écosystème local à même de soutenir l’action entrepreneuriale féminine. L’idée est d’instaurer cette démarche à l’échelle du globe et toucher les différentes communautés. Cette année, la cérémonie aurait dû avoir lieu à Boston, mais la crise sanitaire ne l’a pas rendu possible. La deuxième mesure concerne le suivi des lauréats sur un an, en leur permettant d’accéder à du mentorat, de la formation et la possibilité d’activer un réseau international. L’idée est d’orienter ou de réorienter les business models sur des voies de financement à long terme. Et qu’ils puissent être également un moteur de changement social.

Quelles ont été les priorités absolues mises en place?

Je suis très attachée au programme Speaking & Inspire, par exemple. Au lieu de simplement apprendre à performer lors d’un pitch devant un auditoire, nous estimons qu’il est également primordial d’apprendre à inspirer. Pour cela nous avons la chance de compter sur notre partenaire l’institut INSEAD, totalement aligné sur les valeurs d’un business à impact positif.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à l'une des pires crises économiques. Quelles sont vos préoccupations, en particulier pour les candidates à l'édition 2020 du CWI?

C’est une situation sans précédent. Nous avons beaucoup travaillé sur les impacts de cette crise sur les business models des startups de nos candidates. Pour certaines, ce fut une opportunité, mais pour la majorité, la priorité n’a pas été de savoir comment grandir, mais comment survivre. En travaillant à distance, grâce au digital, nous avons pu solliciter les 500 membres de la communauté des Cartier Women’s Initiative à collaborer sur des sessions courtes qui permettaient d’échanger et d’apporter rapidement des réponses aux finalistes. La première session a d’ailleurs réuni les candidates chinoises. Nous souhaitions comprendre les impacts de la crise du Covid sur leurs modèles d’affaires et pouvoir rapidement tirer des enseignements pour le reste de la communauté. Les projets entrepreneuriaux doivent pouvoir rester séduisants en période de crise, alors même que la recherche de fonds s’avérera toujours plus complexe, dans les semaines à venir.

Quels en ont été les enseignements?

Les problématiques évoquées concernaient principalement les questions liées aux ressources humaines et la manière la plus efficace de réorganiser l’activité. Nous avons échangé sur les meilleures façons de diriger une équipe dont les membres peuvent être impactés par le Covid-19 à des degrés très divers. Il fallait rapidement savoir comment être un leader dans ces cas-là.

Cette crise a-t-elle provoqué quelques changements d’orientation de business model ?

Oui, beaucoup se sont réorientées vers le digital. L’une d’entre elles se destinait à la création d’une société profilée sur la formation financière. Elle l’a rapidement fait évoluer vers un enseignement purement digital.

Votre événement est d’ailleurs lui-même entièrement digital cette année. C’était une évidence pour vous?

Effectivement. Il aurait dû avoir lieu à Boston, avec un grand événement réunissant les candidates, les lauréates, les membres du jury et plus largement les femmes qui composent notre communauté depuis 14 ans d’existence. Ces réunions représentent une expérience unique de pouvoir accéder à un network global. La cérémonie sera donc digitale. Nous annoncerons donc les lauréates sur la plateforme le 16 juin prochain et nous inviterons toutes les lauréates à venir physiquement participer à l’édition 2021.

Cette crise peut aussi représenter un tournant positif. Pourriez-vous nous donner quelques pistes ?

Parmi les dossiers de candidatures, beaucoup se concentrent sur les secteurs de la santé, de la recherche médicale ou du digital. La crise que nous vivons aujourd’hui indique clairement que ces orientations seront clés à l’avenir. Au Brésil, l’une de nos candidates développe une startup de téléconsultation médicale. Elle était, jusqu’alors, confrontée à une lourdeur administrative. Mais en une nuit, à l’apparition de la pandémie, les validations du gouvernement sont arrivées et les démarches administratives accélérées. L’autre tendance qui peut faire la différence se situe bien sûr dans la durabilité. Le passage d’une globalisation à une relocalisation était déjà effectif, mais les startups qui offrent cette dimension locale auront un impact fort.

Quels sont les critères pour accéder au programme du CWI?

Tous les dossiers retenus doivent démontrer que les candidates ont bénéficié d’au moins une année de revenus basés sur un modèle de financement durable, avoir pu soulever des fonds jusqu’à hauteur maximum de 2 millions. Et être prête à se lancer sur un modèle de financement plus institutionnalisé. Le mentorat mis en place pour les lauréates qui remportent le prix permet de trouver des solutions pour gérer de front la recherche de fonds et le management et ainsi permettre la mise en place d’un modèle durable dans le temps, financièrement sain et profitable.

Vos buts à l’avenir?

Elargir le nombre de mentors dans chaque région du globe, car les problématiques économiques et sociales ne sont pas les mêmes en Chine, en Afrique ou aux Etats-Unis. Et c’est un élément essentiel pour mieux suivre et accompagner la communauté constituée d’anciennes et de futures candidates.

Références

  • 1

    Sun Bioscience a mis au point un dispositif matériel médical qui cultive des organoïdes, des mini-organes dérivés de cellules souches, pour fournir des tests personnalisés d'efficacité des médicaments.

  • 2

    Le Cartier Women Initiative est un programme de soutien à l’entrepreneuriat féminin né en 2006. Il est l’un des mieux dotés avec 1 million de dollars de prime annuelle (les sept lauréates recevant chacune 100'000 dollars et les 14 autres finalistes 30'000 dollars), des formations continues délivrées par l’INSEAD et un an de mentorat.

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