Stratégie

GenZ 212 – Les défis d’une jeunesse marocaine qui veut redéfinir son avenir

Samia Tawil

By Samia Tawil30 décembre 2025

Tandis que le Maroc connaissait ces derniers mois les tumultes et heurts des revendications d’une Génération Z écœurée par la corruption rampante, la jeunesse dorée, plutôt absente de l’arène, semble se désolidariser du combat. Les GenZ seront-ils ceux qui endigueront la fuite des cerveaux?

Une jeune étudiante dénonce le contraste entre les sommes allouées au nouveau stade en vue de la coupe du monde 2030 et une santé publique aux abois le 29 septembre dernier à Rabat (DR)

60 000

Nombre d'étudiants marocains partant pour l'étranger par année

€2 Mia

Montant des investissements du Maroc pour la Coupe d'Afrique des Nations Coupe du Monde de football en 2030

43 000

Nombre d'étudiants marocains inscrits dans l'enseignement supérieur français entre 2023 et 2024

La jeunesse marocaine ne s’était pas beaucoup fait entendre, depuis les soulèvements du printemps arabe, qui avaient fait naître dans le milieu estudiantin une étincelle de révolte. Pourtant, les rues de Casablanca, de Rabat, de Tanger ou encore de Meknès ont grondé au son de la colère d’une jeunesse indignée. Encore récemment, mi-décembre, la jeunesse descendait dans la rue. Ce mouvement GenZ 212 – combinaison des termes Génération Z et de l’indicatif téléphonique marocain – traduit les frustrations d’une jeunesse éduquée, aguerrie aux outils numériques, et lucide face aux manquements d’un système qui peine à se renouveler.

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Au niveau de la santé, tout d’abord, une préoccupation liée à un scandale sanitaire (le décès, cet été, de huit femmes dans le centre hospitalier régional d’Agadir, après leur accouchement par césarienne) a révélé les failles d’un système où le secteur privé est encore disproportionnellement avantagé, mais aussi au niveau de l’éducation, où les maigres moyens investis dans l’enseignement publique peinent à donner le change face aux ambitions d’étudiants en soif de modernité. Ces revendications ont néanmoins déclenché une vague de répression, entraînant plus d'un millier d'arrestations: près de 1 500 jeunes sont toujours en détention et quelque 950 en liberté provisoire, dans l’attente de leur procès, selon le quotidien Le Monde.

Le Stade Hassan II, en cours de construction dans la périphérie de Casablanca en vue de la Coupe du Monde 2030, deviendra le plus grand stade au monde (DR)

Il faut dire que les budgets faramineux destinés aux infrastructures en vue de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui se tiendra du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, et surtout, de la Coupe du monde 2030, en partenariat avec l’Espagne et le Portugal, a ajouté à l’ironie du constat. Car les moyens sont là: le Maroc a investi près de 2 milliards d’euros pour les infrastructures destinées à ces deux événements sportifs. En outre, le royaume a aussi récemment investi dans d’autres projets liés à son rayonnement international tel quel le nouveau terminal de l’aéroport de Casablanca, annoncé à 1,5 milliard d’euros, et dont la mise en service est prévue pour 2029. Les chantiers colossaux liés à la stratégie nationale portuaire à l’horizon 2030 destinés entre autres à ouvrir un couloir d’importation énergétique avec l’Afrique subsaharienne sur la trajectoire de l’historique route des caravanes se chiffrent quant à eux à 7 milliards d’euros.

Pourtant, les revendications de la Gen Z 212 semblent ne toucher que de très loin la jeunesse dorée du pays, qui, une fois le bac français en poche, se destine à des études à Paris, Lausanne, Oxford et au-delà. Car ces revendications sont celles de ceux qui vont rester.

Une jeunesse dorée sur le départ

43 000 étudiants marocains étaient inscrits dans l'enseignement supérieur français en 2023-2024 (Shutterstock)

Tandis que je termine mon année de baccalauréat, j’attends les réponses de plusieurs universités en Suisse et en Angleterre où mes parents et moi avons déposé mon dossier

Lina, fille du PDG d’un grand groupe national, vit au Maroc

Depuis l’époque du protectorat, les lycées français de renom tels que le lycée Lyautey à Casablanca – le plus grand établissement du système français hors de France, accueillant aujourd’hui 7000 élèves – ou encore le lycée Descartes, à Rabat, façonnent d’année en année, une élite francisée qui se destine à des études supérieures dans les grandes universités de la francophonie européenne. Rappelons que plus de 45 000 étudiants marocains étaient inscrits en 2022-2023 dans l’enseignement supérieur français, pour 43 000 en 2023-2024. Pourtant, ces dernières années, la fascination d’antan pour la France semble légèrement s’essouffler, au profit de la Suisse, de la Belgique, ainsi que du Canada, qui compte annuellement plus de 10 000 étudiants marocains, dont 7000 hors du Québec.

Le lycée Lyautey à Casablanca – le plus grand établissement du système français hors de France, accueillant aujourd’hui 7000 élèves (Lycée Lyautey)

Car l’attrait des régions et pays anglophones se fait aussi croissant chez cette jeunesse dorée de plus en plus à l’aise en anglais. L’intérêt de la jeune génération pour cette langue, ainsi que l’incorporation de l’anglais dans le programme scolaire dès la secondaire, à quoi s’ajoutent des programmes spéciaux de mathématiques en anglais dans les grands lycées, sont autant de facteurs qui préparent ces étudiants à une attractivité accrue sur le marché de l’emploi en pays anglophones.

Malgré tout, l’obtention à temps des visas pour les États-Unis reste une inconnue dans le contexte de l’administration Trump actuelle: Lina, fille du PDG d’un grand groupe national, et brillante étudiante actuellement en terminale du lycée Lyautey, nous confie: «Du fait de mes bons résultats, j’ai été sélectionnée à participer à un stage à Harvard, mais n’ai pas reçu le visa à temps pour m’y rendre. Des contretemps décevants avec lesquels il faut savoir composer actuellement... À présent, tandis que je termine mon année de baccalauréat, j’attends les réponses de plusieurs universités en Suisse et en Angleterre où mes parents et moi avons déposé mon dossier. Je viens aussi de recevoir une lettre d’admission de l’Université de Montréal, mais j’hésite encore, car si je suis admise en Angleterre, je privilégierai ce choix.».

Une jeunesse à qui le champ des possibles sourit donc, mais qui reste consciente des enjeux des récents soulèvements.

L’Asie comme nouvel Eldorado ?

La Malaisie, avec son système éducatif basé sur l'anglais et l'absence d'obligation de visa pour les Marocains, est devenue une destination de plus en plus prisée par les étudiants (Shutterstock)

J’ai envoyé la candidature de ma fille à l’Université de Birmingham à Dubaï, car c’est une destination qui me rassure, au niveau sécurité

Souheila, cheffe de projet dans une grande entreprise de services publics énergétiques

Les liens économiques croissants et le réseau d’accords de libre-échange entre le Maroc et plusieurs pays d’Asie ont su attiser l’intérêt ces dernières années des étudiants et jeunes professionnels marocains pour l’Asie. La Malaisie accueille de plus en plus d’étudiants marocains dans ses cursus scientifiques et liés aux technologies numériques – un accueil facilité par un système anglo-saxon et aucune exigence de visa. La Corée du Sud vise à attirer elle aussi de plus en plus d’étudiants marocains par le biais de programmes tels que le Global Korea Scholarship, en partenariat avec le ministère de l'Enseignement supérieur marocain. Bien que leur nombre reste encore faible, ce pays à la forte attractivité, qui compte aujourd’hui plus de 270 000 étudiants internationaux, se pose comme un pôle d’avenir.

Bien entendu, Dubaï, qui compte plus de 60 000 ressortissants marocains, n’est pas en reste, et attire les jeunes Marocains de familles aisées par les branches délocalisées d’universités internationales réputées qu’elle abrite. Souheila, cheffe de projet dans une grande entreprise de services publics énergétiques, et mère d’une jeune bachelière du lycée Descartes, nous confie: «J’ai envoyé la candidature de ma fille à l’Université de Birmingham à Dubaï, car c’est une destination qui me rassure, au niveau sécurité. De plus, ce type d’université offre des possibilités de transfert vers d’autres bonnes universités du monde anglophone».

Tendre l’oreille… Cette fois-ci

Bien entendu, ces jeunes privilégiés à qui l’avenir promet les plus hauts postes dans leurs domaines respectifs restent une frange loin de constituer la norme. Néanmoins, près de 60 000 étudiants marocains partent chaque année pour l’étranger. Reste à savoir combien parmi eux reviendront rectifier cette «hémorragie migratoire» dont s’inquiète le professeur-chercheur en sociologie Abdelfattah Ezzine, et palier cette fuite des cerveaux en aidant au développement du pays. En attendant, la jeunesse marocaine, qui représente aujourd’hui 26% de la population du pays (statistique recensant les moins de 25 ans), largement formée, compétente, celle qui étudiera et bâtira sa vie au Maroc, passera-t-elle sa vingtaine, sa trentaine, à se plier à un fonctionnement à deux vitesses, hérité d’un système colonial que l’on pensait pourtant révolu? Reste à espérer que non, et que ce cri d’alarme saura enfin être entendu.

La question centrale n’est plus seulement celle du départ, mais du retour: la capacité du Maroc à écouter sa jeunesse, à réformer ses institutions et à créer les conditions d’un engagement durable de ses talents (Shutterstock)

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