Horlogerie & Joaillerie

Ilaria Resta, CEO d’Audemars Piguet: «Nous lançons une ligne de Haute Joaillerie pour amplifier les savoir-faire de la marque»

Cristina D’Agostino

By Cristina D’Agostino02 octobre 2026

Audemars Piguet annonce lancer une première collection de joaillerie inspirée des codes de la Royal Oak. Ilaria resta, CEO de la marque, reste claire sur ses intentions: Audemars Piguet entre en joaillerie non pour ouvrir un nouveau business unit, mais pour affûter et amplifier ses savoir-faire horlogers.

Sous l'impulsion d'Ilaria Resta, la joaillerie devient un outil stratégique pour développer les savoir-faire horlogers et un terrain d’expérimentation pour les métiers de lapidaire, sertisseur, graveur et gemmologue (AP)
Née d’échanges intimistes avec quelques clientes asiatiques, et néanmoins déjà entièrement vendue avant son lancement, cette première collection de pièces spectaculaires baptisées Dream of Joux, Risoud Eclipse ou Frosted Gold Royal Oak assume une ambition claire: pousser au maximum le langage créatif de la Royal Oak, en choisissant d’élargir son champ à la joaillerie, tout en refusant la logique des volumes. Pour Ilaria Resta «la joaillerie n’est ni un virage opportuniste, ni un relais de croissance à court terme.» Sous son impulsion, elle devient un outil stratégique pour développer les savoir-faire horlogers et un terrain d’expérimentation pour les métiers de lapidaire, sertisseur, graveur et gemmologue, au service direct de l’horlogerie, dont la nouvelle collection Atelier des Etablisseurs lancée en avril dernier.
Dans un entretien exclusif, Ilaria Resta exprime pourquoi, dans l’univers très codifié de la haute horlogerie, Audemars Piguet ouvre cette nouvelle voie.

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Aujourd’hui Audemars Piguet lance une ligne de joaillerie. Pourquoi ce choix?
La joaillerie fait partie d’Audemars Piguet depuis bien plus longtemps qu’on ne le pense parfois. Il n’y a qu’à regarder l’exécution de la boîte et du bracelet de la Royal Oak pour y noter l’inspiration joaillière, avec ses jeux de lumière. J’ai voulu reconsidérer les métiers de la joaillerie; le concept de L’Atelier des Établisseurs est né de cette démarche, mettant en lumière le savoir-faire du lapidaire, du sertisseur, du graveur. Le projet quant à la collection Royal Oak Joaillerie s’est développé progressivement, plutôt qu’à partir d’un moment précis.
Parure Royal Oak "Risoud Eclipse" composée d’un collier et d’un bracelet manchette en titane noirci et or blanc 18 carats, sertis d’émeraudes sugarloaf et de diamants taille brillant (AP)
En 2024, nous avons lancé les Royal Oak Mini, qui ont très vite été portées en stacking, comme on pourrait le faire avec des bijoux. Cette manière de les porter m’a amenée à explorer comment le langage du bracelet Royal Oak pouvait exister au poignet, lorsqu’il n’est plus rattaché à une montre. Puis, au fil des échanges avec nos clients, notamment lors d’un weekend brainstorming à Hong Kong, cette intuition est devenue plus tangible. Nous avons discuté, de concepts, de design, sur leurs quotidiens. C’est là que l’idée de façonner une collection de joaillerie est née. Nous avons lancé, avec ces clientes, des manchettes présentées au lancement de cette collection. Ces clientes ont l’habitude de collectionner des montres et des bijoux. J’ai pu constater la légitimité d’Audemars Piguet dans cet univers. Ecouter leurs attentes et leurs envies a été passionnant.
La production sera-t-elle limitée ?
Oui, elle sera produite en quantités très limitées, et nous n’avons pas fixé d’objectif de vente spécifique, car ce n’est pas la vocation première de cette collection.
Quand vous parliez de désir de ces femmes, quel était-il ?
Le design de la Royal Oak plaît beaucoup, notamment dans ses contrastes de lumière et son architecture. Nos clients aiment l’accessoiriser avec des bijoux qui reprennent quelques-uns de ses codes. Ceux qui portent nos montres recherchaient un bijou qui pouvait dialoguer avec ce langage.
Cette collection sera-t-elle exclusivement liée à la Royal Oak?

Collier cravate Royal Oak «Dream of Joux» en titane bleu et or blanc 18 carats, serti de diamants poire et de saphirs bleus (AP)
Oui. Trois points sont importants ici. Premièrement, proposer une extension joaillière de l’univers Royal Oak. Deuxièmement, développer en interne des savoir-faire capables de nourrir l’horlogerie. Avec des collections comme Atelier des Établisseurs ou Neo Frame, nous avons élargi notre champ de compétences, grâce à des métiers comme la gemmologie, le sertissage, le lapidaire. Avec Royal Oak Joaillerie, nous allons amplifier ces savoir-faire qui existaient à l’époque, mais que nous avions perdus.
Cela reste-t-il de la haute joaillerie?
Le souhait est de créer une collection époustouflante, qui rende hommage à la Royal Oak tout en allant au-delà d’une simple transposition de ses codes sur un bijou. J’aime cette rencontre entre la force de la Royal Oak et la délicatesse des pierres précieuses. Ce qui est certain, c’est que nous voyons cette collection comme le début d’un langage joaillier que nous allons faire évoluer dans le temps, toujours avec le même niveau d’exigence, de créativité et de savoir-faire.
La collection va évoluer dans le temps, toujours avec le même niveau d’exigence, de créativité et de savoir-faire propre à Audemars Piguet (AP)
Quelles sont vos limites ?
Nous ne nous imposons pas de limites. En revanche, deux questions doivent guider le projet : est-il légitime pour Audemars Piguet, et nous permet-il de faire progresser nos savoir-faire ? La joaillerie, je le répète, est un investissement dont le but est de développer des savoir-faire pour l’horlogerie. La joaillerie va nous donner une nouvelle amplitude créative sur ce point.
Le succès de la montre Établisseurs Galets, par exemple, et vos difficultés à suivre la demande en termes de production sont-ils en droite ligne de cette réflexion?
Oui, l’exemple des Établisseurs Galets va dans ce sens. Ce projet a montré l’intérêt de maîtriser des savoir-faire plus spécifiques et plus exigeants, mais aussi l’importance de construire ces compétences dans le temps. La joaillerie s’inscrit dans cette même logique : elle demande de la patience, de la précision et un niveau d’exécution très élevé.
Ce lancement de joaillerie rentre donc parfaitement dans cette logique ?
Ilaria Resta est la CEO d'Audemars Piguet depuis 2023 (AP)
Le revenu de la joaillerie n’est pas le point central ; ce qui m’intéresse fortement, c’est tout ce qui peut nourrir l’horlogerie. Nous ne cherchons pas des relais de croissance en joaillerie : nous recherchons les savoir-faire et la créativité qui y sont liés. Les succès ne naissent pas d’une volonté forcée de réussite, mais de chemins de réflexion, de hasard, d’écoute et d’inspiration, notamment puisée dans le passé. Au final, ce fut un processus très organique.
Comment le conseil d’administration a-t-il reçu cette idée ?
Très bien. Il soutient ce lancement.
Quelle est la capacité de production annoncée?
C’est un projet de long terme. Nous commençons avec de petites quantités, en particulier en haute joaillerie, où les pièces sont réalisées sur commande et peuvent nécessiter plusieurs mois de production.
Tout sera-t-il produit à l’interne ?
Non, nous n’en avons pas l’intention. Nous voulons soutenir les compétences externes dont nous avons besoin. Tout internaliser affaiblirait la créativité. Encore une fois, nous ne voulons pas faire de la joaillerie notre métier. Il est un moyen d’élever et d’élargir les compétences. C’est exactement ce que nous pratiquons avec Atelier des Établisseurs, qui, soit dit en passant, n’était pensé qu’autour de quelques pièces pour Watches and Wonders. Je ne me suis jamais attendue à un tel succès. C’est d’ailleurs un projet sur lequel j’ai travaillé avec Sébastien Vivas, directeur du patrimoine et du musée chez Audemars Piguet, et non avec la manufacture. C’est lorsque nous nous sommes rendu compte du succès du projet et de sa force de résonnance, que les équipes produit se sont invitées à la discussion, tout comme le projet Royal Oak Joaillerie.
La collection Royal Oak Joaillerie s'inspire de l'esprit pionnier de la Royal Oak et revisite la géométrie caractéristique de son bracelet (AP)
Avez-vous toujours fonctionné ainsi, en vase clôt?
Oui, c’est la meilleure façon de l’aborder. Le fait de ne pas avoir d’objectif business nous libère. J’aime l’idée d’une créativité portée par elle-même, et non guidée par les ventes.
Ce lancement n’est pourtant pas anodin, même s’il ne comprend que quelques pièces aujourd’hui, il sera très scruté par le milieu…
Ah oui, j’imagine que le lancement sera observé de près. Mais honnêtement, libérer la créativité reste un point fondamental. Royal Oak Joaillerie collection sera présentée à Paris, une des villes de la haute joaillerie, puis montrée dans plusieurs villes du monde, à travers des présentations personnalisées. Ces créations ne seront pas proposées en boutique, ni exposées en vitrine. Elles seront découvertes dans un cadre plus intime, à la hauteur de leur singularité.
Sont-elles déjà toutes vendues ?
L’enthousiasme a été exceptionnel et la majorité des créations sont déjà réservées, en effet. Il faut les voir portées, notamment la pièce en titane et émeraudes, ou encore le collier Dream Of Joux, une merveille.
Y a-t-il d’autres terrains de jeu créatifs qui vous animent en ce moment ?
La collection Neo Frame sur laquelle j’ai envie d’apporter des expérimentations créatives. Sa forme, sa structure, sa modernité sont des terrains d’expression intéressants.
Après trois ans à la tête d’Audemars Piguet, quel est votre bilan en quelques mots?
C’est un moment de vérité, qui a débuté à Watches and Wonders 2026. Ce que nous y avons présenté regroupe les éléments clés de ma stratégie, l’ouverture de l’horlogerie à un public plus large, la compréhension de notre métier et l’élévation des savoir-faire. Le succès commercial est au rendez-vous, mais c’est avant tout de voir grandir les propositions créatives comme les projets discutés dans le cadre de cet échange, qui en sont la plus belle incarnation.

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