Plonger dans les complexes enjeux de l’or est un défi. Il exige de suivre, autant que possible, toute la chaîne de valeur. Après avoir exploré le système suisse de contrôle de la qualité et de la provenance, puis le savoir-faire d’un des grands noms mondiaux du raffinage – le Suisse Argor-Heraeus-, Luxury Tribune poursuit son dossier sur le terrain. Une étape cruciale pour confronter les mécanismes en place en Suisse aux pratiques de l’extraction.
Aujourd’hui, les stratégies géopolitiques de la Mongolie se concentrent sur un renforcement de son autonomie face à ses deux puissants voisins que sont la Russie et la Chine (DR)
C’est un travail en constante progression. Le Pérou et la Colombie, pays dans lesquels nous sommes présents depuis plus longtemps, montrent que le système fonctionne
Diana Culillas, CEO de Swiss Better Gold Association
C’est pour comprendre ces réalités que Luxury Tribune s’est rendu en Mongolie, pays producteur d’or de longue date (16 tonnes d’or en 2025), indépendant et stable politiquement, et dont les structures minières s’échelonnent des plus petites aux très grandes productions industrielles, en passant par de très nombreuses mines artisanales qui échappent en majeure partie au contrôle de l’État.
Le choix de la Mongolie s’est ainsi concrétisé via le projet initié par la Swiss Better Gold (SBG), association suisse créée en 2013 dans le but de soutenir les pratiques sociales et environnementales des ASM (artisanal small-scale mining), des petites et moyennes mines et de connecter les producteurs d’or, les traders, les raffineurs et les acheteurs finaux. Plusieurs acteurs du secteur se réunissaient dans le pays, fin septembre, pour suivre et faire évoluer le projet pilote entrepris en 2025 entre SBG, la Banque centrale de Mongolie et le raffineur suisse Argor-Heraeus.
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Analyser la chaîne de valeur sur le terrain
Notre rédactrice en chef, Cristina d'Agostino, s'est rendue sur le terrain en Mongolie (DR)
Sur place, l’enjeu pour les trois partenaires qui s’étaient déjà engagés sur un MOU (Memorandum of Understanding) était avant tout de comprendre la structure de la chaîne d’approvisionnement, de déterminer le nombre d’acteurs légaux et illégaux et de renforcer la traçabilité et les pratiques sociales et environnementales des exploitations afin de permettre à leur or d’intégrer le circuit des raffineurs accrédités par la London Bullion Market Association (LBMA).
Pour Luxury Tribune, l’objectif était d’observer et d’analyser la chaîne de valeur sur le terrain, souvent plus hétérogène que celle, schématique, énoncée par des organismes établis à mille lieues des mineurs acharnés à creuser, 6 jours sur 7, dans des tunnels ou dans des fosses, à la recherche de poudres d’or.
Ce voyage a réaffirmé un principe fondamental: la traçabilité d’une filière se démontre en reliant les informations à la réalité sur le terrain
Angelo Rizzella, responsable du développement durable chez Argor-Heraeus
Rendez-vous était donc pris avec Diana Culillas, CEO de Swiss Better Gold Association, Angelo Rizzella, responsable du développement durable chez Argor-Heraeus, raffineur exclusif de l’or de Mongolie depuis 10 ans, et Telmen Tumenjargal de la Banque centrale de Mongolie, unique acheteur d’or du pays.
L’acteur majeur du marché de l’or, la LBMA - qui regroupe les plus grands raffineurs du monde et fixe les prix, était, lui, représenté par le consultant et spécialiste Gregory Phuzumoya, basé en Afrique du Sud. Son enjeu, à l’invitation de SBG, était de rencontrer et d’informer les traders, les représentants des mines artisanales et les banques commerciales des exigences internationales d’approvisionnement responsable de l’or. Un membre de la SBG, Melchior de Muralt, partenaire de la société suisse d’investissement de Pury Pictet Turrettini & Cie SA, était également présent, afin de jauger si de l’or mongol traçable et responsable pouvait rentrer dans son fonds d’investissement dédié, avoisinant les 360 millions sous gestion.
Les accords de la Swiss Better Gold Association en Mongolie
Cette progressive découverte fut pour tous une plongée édifiante dans le réseau minier mongol encore peu cartographié, puis dans les arcanes quelquefois insondables des ministères de la capitale. Pourtant, à chaque rencontre, informelle ou protocolaire, la volonté de progresser dans la traçabilité du précieux métal était présente, à intensité variable, mais bien ancrée dans les consciences, prêtes à saisir l’opportunité d’une conformité comme on suivrait une veine d’or à peine découverte. Un fil d’Ariane tangible, que la Swiss Better Gold Association veut tendre en Mongolie, comme elle l’a déjà déployé en Colombie et au Pérou. Et faire rentrer les mines de petite et moyenne taille déjà estampillées « step1 », dans un processus d’accréditation en « step 2 », et donc prêtes à tirer parti de la prime qui récompense les efforts d’amélioration réalisés sur différents critères, dont la traçabilité (le prix de l’or est fixé plus haut que le marché, avec une prime de 1,35 USD le gramme, dont 70 cts sont reversés à la mine ayant rempli toutes les expectatives, 50 cts sont investis dans l’aide technologique ou logistique de toutes celles en processus d’amélioration, et les 15 cts restants servent à couvrir les coûts des vérifications [audits] externes). L’intérêt du système n’est donc pas philanthropique, mais bien de créer un cercle vertueux de progression dans la responsabilité de l’or, stimulé par l’intérêt économique de la part des mineurs.
Car le système mis en place par SBG en 2013– peu de temps après la sortie du film Blood Diamond qui avait eu le mérite de réveiller les consciences et les industries, particulièrement celles du luxe - est simple : évaluer des mines d’or artisanales (ASM – artisanal small-scale mining), de petite ou moyenne taille sur 27 critères, décrivant des normes environnementales, sociales, humaines, de transparence et de gouvernance. Aujourd’hui, cinq mines mongoles ont atteint le step 1 SBG, dont deux sociétés minières mongoles, MGGEC LLC et Bayangol Eco Zaamar LLC, ont obtenu l'accréditation «Swiss Better Gold» step2, valable pour une durée de deux ans à compter du 19 octobre dernier, et trois sont en processus d’évaluation pour rentrer dans le programme. Ce sont précisément celles que nous avons évaluées sur le terrain.
De la mine au raffineur suisse
Les mâchoires des pelleteuses avalent méthodiquement des mètres cubes de terre, avant de les déposer sur des camions (DR)
Et l’entrée en matière fut marquante. À trois heures de route de l’aéroport d’Oulaan Bataar, près de la frontière russe, et après avoir traversé des paysages à la beauté saisissante, où les chevaux de Przewalski vivent en parfaite liberté, la première mine (Sonor) se dessine, derrière des collines couleur ocre. Une fosse, remplie d’eau, s’ouvre à la vue. Adjacente, apparaît une deuxième excavation, travaillée au cœur par des pelleteuses, dont les mâchoires avalent méthodiquement des mètres cubes de terre, avant de les déposer sur des camions. Déversé ensuite sur un tamis rotatif géant, le système permet à la terre arrosée d’eau de laisser se déposer des poussières d’or sur un tapis.
Dans un cabanon, à une centaine de mètres des pelleteuses, une femme, juchée sur un strapontin, fait glisser un filet d’eau sur le condensé plus sombre précédemment extrait du tapis (DR)
Dans un cabanon, à une centaine de mètres de là, une femme, juchée sur un strapontin, des gants roses en caoutchouc aux mains, fait glisser un filet d’eau sur le condensé plus sombre précédemment extrait du tapis. Le sable ainsi obtenu est à nouveau tamisé plus finement, afin d’isoler plus précisément les particules d’or. Dans une cuvette, les paillons d’or apparaissent. Ils seront ensuite travaillés dans un laboratoire non loin, pour en former un doré (lingot non raffiné). La matière sera ensuite vendue à une banque commerciale si elle a la licence d’exploitation, ou par l’intermédiaire d’un agent, si elle est artisanale. Cette dernière vendra ensuite le doré à la banque centrale mongole. Fin du périple ? Aucunement, puisque le doré sera ensuite acheminé jusqu’en Suisse par avion, chez Argor-Heraeus à Mendrisio, où son raffinage pourra débuter. L’or pur certifié de qualité 99,99 repartira ensuite en Mongolie à la banque centrale, pour y constituer ses réserves d’or, être échangé contre des devises étrangères ou être vendu sous forme de lingots ou pièces d’or commémoratives.
Si cette chaîne d’approvisionnement semble limpide, elle ne l’est pourtant pas. Car la Mongolie, comme tous les pays riches de ce minerai précieux, compte un très grand nombre de mines artisanales illégales, exploitées par ce que l’on y surnomme des Ninjas (en référence aux batées vertes accrochées au dos des mineurs). Ces ASM hors la loi, souvent agrégées autour de mines officielles, tentent, tant bien que mal, d’extraire de l’or de terres déjà exploitées (secondary mining) et d’en faire commerce. Beaucoup plus petites que la mine décrite plus haut, ce sont souvent quelques mineurs qui, ensemble, creusent la terre à l’aide d’outils rudimentaires, pour la tamiser ensuite à la main. Ces exploitations illégales sortent de la surveillance du champ d’application des normes environnementales et sociales, ainsi que de la cartographie minière de la Mongolie. Le respect des droits humains ne peut y être contrôlé. Le pays tente de faire face à cette exploitation illégale, par des mesures que nous avons tenté de comprendre auprès des associations de mines, de traders, tout comme les ministères des Mines, et de l’Environnement. Le problème majeur: des taxes trop importantes (environ 10%) et des contrôles trop lourds pèsent sur les exploitants de mines artisanales qui sont accrédités. Selon les chiffres du ministère, seules 205 concessions officielles d’ASM existent aujourd’hui (une concession peut regrouper plusieurs mines). Sur combien de mines artisanales illégales? Aucun interlocuteur n’a pu clairement répondre à la question. Selon des chiffres évoqués par des sources non officielles, il pourrait y avoir jusqu’à 30'000 mineurs illégaux.
Dans une cuvette, les paillons d’or apparaissent. Ils seront ensuite travaillés dans un laboratoire non loin, pour en former un doré (lingot non raffiné) (DR)
Les effets de la dégradation des conditions économiques
Malgré ces puissants facteurs incitatifs et contraignants, l’extraction illégale perdure
Gregory Mthembu-Salter, du cabinet Phuzumoya Consulting et consultant pour la LBMA
La Mongolie, comme tous les pays riches d'or, compte un très grand nombre de mines artisanales illégales, exploitées par ce que l’on y surnomme des Ninjas (en référence aux batées vertes accrochées au dos des mineurs) (REUTERS/David Gray)
À ce sujet, Gregory Mthembu-Salter, du cabinet Phuzumoya Consulting et consultant pour la LBMA, explique: «Le nombre de mineurs dits “ninjas” a explosé en Mongolie au début des années 2000 sous l’effet de la dégradation des conditions économiques et de conditions météorologiques de plus en plus extrêmes – facteurs qui ont éloigné de nombreuses personnes des activités rurales traditionnelles comme l’élevage – ainsi que de l’attrait croissant pour l’extraction aurifère lié à la hausse du cours de l’or. Le gouvernement lutte contre ces mineurs clandestins en déployant une “police écologique” pour contrer les activités illégales et en délivrant des permis à un nombre limité d’artisans ; toutefois, ces autorisations ne concernent que des terrains déjà exploités et sont soumises à une procédure d’enregistrement complexe, coûteuse et comportant de multiples étapes. Malgré ces puissants facteurs incitatifs et contraignants, l’extraction illégale perdure. Une partie de l’or extrait par les “ninjas” est, dit-on, acheminée clandestinement vers la Chine. Par ailleurs, comme les banques commerciales qui s’approvisionnent auprès des négociants n’exigent pas de ces derniers qu’ils révèlent l’origine de l’or, une partie de cette production finit inévitablement par intégrer la chaîne d’approvisionnement légale. Pour sa part, la LBMA préconise – plutôt que d’encourager le gouvernement à durcir encore davantage la répression, au risque de pousser davantage de mineurs vers l’illégalité – d’élargir l’intégration de ces mineurs artisanaux dans le secteur légal, tout en respectant pleinement la nécessité de préserver l’environnement en Mongolie. En effet, seules des activités légales permettent aux autorités gouvernementales de faire respecter les normes environnementales, alors que les “ninjas” opèrent à leur guise. Enfin, si l’offre d’or artisanal légal augmente, les négociants seront mieux à même de divulguer leurs sources, ce qui renforcera la traçabilité et permettra à la Banque de Mongolie – et par conséquent à Argor Heraeus – de satisfaire à leurs obligations en matière d’approvisionnement responsable, telles que définies par la LBMA. »
L’ambition de SBG de faire de la Mongolie un modèle
L’action de la Swiss Better Gold Association est donc cruciale pour inciter les mines à rentrer dans le giron légal, traçable et responsable. Pour autant, la Mongolie exploite aussi grâce à des mines à bien plus grande échelle (Large-scale mining), capables d’extraire plusieurs tonnes d’or, contre seulement quelques dizaines de kilos au maximum pour les mines artisanales. Celles visitées lors de notre séjour - essentiellement des mines à petite et moyenne échelle certifiées étape 1 SBG (pour un total de 56 kilos d’or en 2025), et trois coopératives artisanales pouvant potentiellement rentrer dans les normes – étaient intéressantes à plus d’un titre. Nous avons pu y constater (même si le but de la visite n’était pas un contrôle d’inspection) le respect des normes environnementales, dont l’absence d’utilisation de cyanure (le mercure est interdit en Mongolie), la réhabilitation des sites après exploitation (les fosses sont bouchées, la terre végétale initiale repositionnée, puis fertilisée pour y accueillir des plantations d’arbres fruitiers ou de plantes comestibles que la population locale peut vendre), la construction d’infrastructures adéquates à une meilleure qualité de vie des mineurs, et des mesures de sécurité idoines et en ligne avec la LBMA.
Selon Diana Culillias : «C’est un travail en constante progression. Le Pérou et la Colombie, pays dans lesquels nous sommes présents depuis plus longtemps, montrent que le système fonctionne. De quelques kilos, certaines coopératives sont passées à une tonne par an, grâce aux investissements consentis par les primes que nous donnons à celles qui sont en step 2. En somme, il s’agit d’aider ces mineurs qui représentent 15 à 20% des emplois ruraux en Mongolie à se professionnaliser. Aider ces PME à acquérir de meilleures pratiques minières est notre valeur ajoutée. Il faut rappeler que la traçabilité est clé et souhaitée par nos clients, dont beaucoup travaillent dans l’industrie horlogère suisse. Aujourd’hui, SBG ne compte que quelques mines en Mongolie, mais notre souhait est de débuter rapidement avec des coopératives ASM (appelées partenariats en Mongolie) qui regroupent de 6 à 15 mineurs. La signature de l’accord entre SBG, Argor-Heraeus et la banque centrale de Mongolie est un catalyseur dans cette perspective.» En effet, SBG a, sur ce point, l’ambition de faire de la Mongolie son flagship.
Le fait qu’une motion sur les mines responsables ait pu être discutée au parlement de Mongolie, à la suite de la signature de l’accord triparti paraphé le 28 septembre dernier entre la banque, SBG et Argor-Heraeus, montre la volonté du pays de devenir l’un des premiers au monde à adopter une politique monétaire responsable. C’est un enjeu également pour la raffinerie suisse, qui a signé un accord d’exclusivité avec le pays depuis dix ans déjà (raffinage de 16 tonnes d’or en 2025).
La traçabilité de l’or doit pouvoir remonter jusqu’à la mine, et ainsi ne pas compromettre la chaîne de valeur. D’ailleurs la raffinerie de Mendrisio a pour ambition de montrer l’exemple en promouvant des pratiques responsables dans l’ensemble du secteur des métaux précieux. Angelo Rizzella, responsable du développement durable, conclut: «Ce voyage a réaffirmé un principe fondamental : la traçabilité d’une filière se démontre en reliant les informations à la réalité sur le terrain, en vérifiant leur cohérence et en communiquant en toute transparence sur les limites qui subsistent. En Mongolie, nous avons été accueillis avec une grande ouverture d’esprit. Le dialogue avec les acteurs locaux nous a permis de mieux comprendre le contexte et a contribué à renforcer la confiance mutuelle. Pour nous, les progrès ne sont crédibles que s’ils sont documentés et vérifiables.»
L’intérêt du système en Mongolie n’est donc pas philanthropique, mais bien de créer un cercle vertueux de progression dans la responsabilité de l’or, stimulé par l’intérêt économique de la part des mineurs (Erkhes Mining LLC, Bulgan Province,Mongolia)
La Suisse abrite plusieurs des plus grandes raffineries d’or au monde, grâce à une expertise industrielle et technique stratégique. Dans ce deuxième volet de notre dossier consacré à l’or, Luxury Tribune pousse les portes d’Argor-Heraeus, à Mendrisio, au cœur d’une industrie où la maîtrise du raffinage, la traçabilité du métal, la sécurisation d’approvisionnements plus responsables et les enjeux géopolitiques sont étroitement liés.
Plaque tournante mondiale de l’or, la Suisse voit transiter plus de la moitié de la production internationale et impose certains des standards les plus exigeants en matière de raffinage, de traçabilité et de contrôle des métaux précieux. Dans le cadre d’un dossier complet sur l’or, Luxury Tribune propose, dans ce premier volet, une plongée dans ce système unique qui fait du poinçon suisse un véritable passeport pour les marchés internationaux.