AbonnéStratégie

La Suisse, filtre stratégique de l’or mondial

Cristina D’Agostino

By Cristina D’Agostino03 novembre 2026

Plaque tournante mondiale de l’or, la Suisse voit transiter plus de la moitié de la production internationale et impose certains des standards les plus exigeants en matière de raffinage, de traçabilité et de contrôle des métaux précieux. Dans le cadre d’un dossier complet sur l’or, Luxury Tribune propose, dans ce premier volet, une plongée dans ce système unique qui fait du poinçon suisse un véritable passeport pour les marchés internationaux.

En Suisse, le contrôle des métaux précieux est organisé autour du Bureau central du contrôle des métaux précieux (BCMP), rattaché à l'Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières (OFDF), et de plusieurs bureaux régionaux (EMK)

52,3%

Pourcentage de la production mondiale d'or qui transite par la Suisse en 2025

2616

Tonnes d'importations d'or primaire (or minier) et secondaire (or recyclé) en Suisse en 2025

33%

Le flux d’importation d'or recyclé vers la Suisse (à côté d’un tiers d’or minier et d’un tiers d’or bancaire)


Pour les maisons horlogères et joaillières, un passage par les bureaux de contrôle des métaux précieux suisses pour le poinçonnement officiel et l’accès à la Convention de Vienne est quasi obligé (Argor-Heraeus)

Notre rôle, c’est de s’assurer que le consommateur qui achète un produit en Suisse ne soit pas trompé

Laurent Prélaz, expert et cadre rattaché au Contrôle des métaux précieux au sein de l’Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières

Dans le commerce mondial de l’or, la Suisse occupe une place centrale, avec le transit d’environ 40 à 50% de la production mondiale. En 2025, les importations d’or primaire (or minier) et secondaire (or recyclé) en Suisse se sont élevées à 2616 tonnes sur un total de 5002 tonnes produites dans le monde (52,3%). Au fil de son histoire, et de ses frontières partagées avec l’Italie entre autres, (l’or mondial a longtemps été destiné aux manufactures joaillières italiennes, notamment à Vicenza ou Arezzo), elle s’est forgé un savoir-faire du raffinage reconnu mondialement. Les bureaux fédéraux du contrôle des métaux précieux filtrent ainsi les entrées, dont celui de Genève, installé à Cointrin, et celui de Brügg dédié (entre autres) à la lutte contre le blanchiment d’argent. Les provenances des dorés (or non encore raffiné) de pays soumis à sanctions ainsi que les poinçons sur les boîtes de montres et de bijoux sont contrôlés.
La législation appliquée par le contrôle suisse, qui va de la surveillance des raffineurs aux poinçons apposés, protège les consommateurs, mais a également contribué à forger la réputation de la Suisse en la matière, devenant peu à peu un des plus hauts standards de qualité au monde. De fait, ce filtre stratégique conditionne l’accès de l’or au marché mondial.

Newsletters

Cet article vous plaît ?

Inscrivez-vous à nos newsletters pour recevoir les dernières publications et analyses selon nos 4 thématiques:


La spécificité suisse en matière de certification de l’or

Au cœur de ce système, deux acteurs se distinguent: l’office central de Brügg - chargé de la surveillance des grands acteurs du marché -, et les bureaux de contrôle dont celui de Genève - véritable interface entre l’industrie du luxe et l’État . Ensemble, ils incarnent la spécificité suisse en matière de certification de l’or.
À Brügg, Roger Hafner, chef de la surveillance du marché au sein du Bureau central du contrôle des métaux précieux (BCMP) et son équipe se concentrent sur «les grands acteurs du traitement de matières premières, les raffineurs», tenus de respecter à la fois la loi sur le contrôle des métaux précieux et, pour une partie d’entre eux, la loi sur le blanchiment d’argent.
Le mandat est clair: s’assurer que les raffineurs et certains négociants « ne s’approvisionnent pas à des sources illicites et qu’ils disposent d’un système de gestion des risques adapté à leur exposition», explique Roger Hafner. Concrètement, l’unité conduit des audits annuels pour les acteurs soumis à la LBA (loi sur le blanchiment d’argent), et tous les deux à quatre ans pour les autres. Les contrôles s’appuient sur les chiffres d’affaires, les volumes, les listes de clients et des revues approfondies KYC (know your customer) et le niveau transactionnel. 
C’est là que réside la spécificité suisse, à savoir la capacité à exiger de remonter la chaîne d’approvisionnement, même lorsque l’or transite par des hubs sensibles. «Même si ça transite par Dubaï, par exemple, le commerce en Suisse doit prouver que de l’or illicite ne puisse entrer dans leurs flux de matière», poursuit Hafner. La Suisse n’a pas accès à des entraides systématiques avec les Émirats ou certains pays en développement, mais elle impose que les raffineurs documentent permis d’extraction, documents d’exportation, visites sur place et systèmes de diligence internes alignés sur les standards internationaux.»
Les limites sont assumées: «On ne peut pas directement mener des investigations sur place, on doit se baser sur les informations reçues, le support des ambassades, les échanges informels avec des autorités locales. Nous touchons ici aux limites du système.» La réponse suisse consiste à rendre contraignantes les lignes directrices internationales (type OCDE) en les inscrivant dans le droit douanier révisé, et à utiliser la position de marché de la Suisse comme levier. Si une société veut accéder au marché suisse et, par ricochet, à de nombreux marchés tiers, il faut en accepter ces contraintes.

Genève: la porte d’entrée des montres et bijoux de luxe

Avec la hausse du prix de l’or, le marché a attiré toutes sortes de commerçants, dont un certain nombre sont difficilement traçables

Roger Hafner, chef de la surveillance du marché au sein du Bureau central du contrôle des métaux précieux (BCMP)

Le bureau de Genève, qui fait partie des cinq bureaux de contrôle en Suisse – quatre fédéraux et un cantonal – assume également un rôle complémentaire: celui d’une autorité de contrôle qualitative, tournée vers les ouvrages en métaux précieux: montres, boîtes, bracelets, joaillerie, plus que vers l’or brut.
La tête de Saint-Bernard (haut), souvent complété par le poinçon de la balance de la Convention de Vienne (bas): ce double poinçonnement fonctionne comme un passeport de libre circulation dans de nombreux pays (EMK)
«Notre rôle, c’est de s’assurer que le consommateur qui achète un produit en Suisse ne soit pas trompé. Lorsqu’il achète une alliance en or 750, il doit effectivement avoir de l’or 750 et non pas un métal simplement doré en surface», résume Laurent Prélaz, expert et cadre rattaché au Contrôle des métaux précieux au sein de l’Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières.
Chaque pièce qui entre dans le pays, à titre commercial, est annoncée dans le système douanier. Le volume est tel qu’un contrôle exhaustif est impossible. D’où l’importance de l’analyse de risques, intégrée  au cœur de l’Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières (OFDF). Les bureaux des métaux précieux alimentent cette machine avec leurs propres signaux: importateurs problématiques, erreurs répétées, origines sensibles. Ces données sont intégrées à une banque de règles qui bloquent automatiquement certains envois à l’import.

Pour continuer à lire cet article, abonnez-vous maintenant

CHF 10.- par mois / CHF 99.- par année

  • Accès illimité à tous les contenus payants
  • Des analyses approfondies sur l'industrie du luxe que vous ne trouverez nulle part ailleurs.
  • Des études et rapports sur les principaux défis à venir ainsi que leur décryptage.
  • Des articles académiques élaborés par des professeurs et des doctorants membres du Swiss Center for Luxury Research, ainsi qu’un certain nombre d’universités à l’étranger.
  • Des événements réservés aux membres pour enrichir vos connaissances et votre réseau.

Partager l'article

Continuez votre lecture

En Chine, le segment des bijoux «hard-pure gold» ne cesse de se renforcer
Innovation & Savoir-faire

En Chine, le segment des bijoux «hard-pure gold» ne cesse de se renforcer

Le marché chinois des bijoux en or représente environ 112 milliards de dollars. Sur un marché aussi vaste, où les consommateurs sont déjà bien pourvus, comment déclencher la prochaine phase de croissance ? Les bijoutiers chinois misent sur des technologies de fabrication innovantes.

By Shilpa Dhamija

L’Inde, un marché clé pour l’or suisse, pourrait réduire ses importations
Business

L’Inde, un marché clé pour l’or suisse, pourrait réduire ses importations

Marché clé pour l’or suisse, l’Inde devrait réduire ses importations mondiales d’or cette année, après que le Premier ministre du pays a exhorté les citoyens à suspendre leurs achats d’or.

By Shilpa Dhamija

Newsletters

Cet article vous plaît ?

Inscrivez-vous à nos newsletters pour recevoir les dernières publications et analyses selon nos 4 thématiques:


    Conçu par Antistatique