Innovation & Savoir-faire

Le microbiome, au cœur des innovations stratégiques des géants de la beauté

Cristina D’Agostino

By Cristina D’Agostino04 décembre 2025

Le microbiome, l’écosystème de micro-organismes vivant sur la peau et dans l’intestin, s’impose aujourd’hui comme une source inépuisable d’innovations pour les géants de la beauté et même de la mode. Parmi eux, Shiseido, L’Oréal, mais aussi Coperni capitalisent sur ses pouvoirs.

Dans les laboratoires Shiseido à Yokohama au Japon, près de 900 chercheurs travaillent activement au développement de nouvelles technologies (Shiseido Group)

Depuis une dizaine d’années, la science du microbiome cutané est au cœur des récentes batailles pour atteindre le graal de la beauté. Cartographier cet écosystème vivant et mieux le comprendre a longtemps dépendu des avancées technologiques et scientifiques. C’est toujours le cas, mais tout avance plus vite. Grâce au séquençage génétique de nouvelle génération (NGS), il est désormais possible d’analyser précisément la composition du microbiote sans passer par la culture bactérienne. Si le génome humain est constitué d’environ 30 000 gènes, le microbiome en compte plus de 3 millions, dont la plupart sont situés dans l’intestin, selon un article de la Revue médicale suisse.

L’intestin n’est pas le seul théâtre de cette bénéfique prolifération, puisque la peau, le plus grand de nos organes, cultive un écosystème de bactéries, de virus, de champignons et de parasites tout aussi exceptionnel. C’est là que le cœur des recherches en cosmétiques se situe.

Le secteur de la dermocosmétique en croissance

Avec Gallinée, nous avons été les premiers à capitaliser sur les bactéries et le microbiome

Dr Marie Drago, fondatrice de la marque Gallinée (Gallinée)

Dr Marie Drago, fondatrice de la marque Gallinée (Gallinée)

De manière générale, les groupes qui intègrent la dermocosmétique ont connu récemment une croissance positive de 10% en moyenne.
Pionnière du domaine du microbiome cutané, la docteure en pharmacie Marie Drago, fondatrice de la marque Gallinée il y a dix ans – aujourd’hui propriété du groupe japonais Shiseido – raconte: «Avec Gallinée, nous avons été les premiers à capitaliser sur les bactéries et le microbiome. À l’époque, personne ne comprenait vraiment de quoi il s’agissait. Nous avons été capables de développer de la propriété intellectuelle sur nos recherches, une démarche plutôt rare pour une marque indépendante. Le fait d’avoir été pionniers, d’être invités à tous les grands congrès scientifiques dans le domaine nous permet de garder une belle longueur d’avance sur la recherche. Comme L’Oréal ou Unilever, j’ai accès à toutes les nouvelles idées sur le microbiome, et mes compétences en marketing et en création de produits me permettent d’aller plus vite sur les développements. Gallinée est une petite marque, cela donne un avantage de flexibilité.»

La marque Gallinée mise sur les bienfaits du microbiome cutané et intestinal (Gallinée)



C’est bien là tout l’attrait de la marque aux yeux du groupe Shiseido, qui bénéficie des meilleures avancées, grâce à ce laboratoire très prolixe. Marie Drago, aujourd’hui directrice de la création chez Gallinée poursuit: «Shiseido a l’ambition de se développer dans le secteur pharma de la beauté, qui marche très bien, mais c’est aussi tout le volet de la propriété intellectuelle qui l’intéresse. Mes brevets sont aujourd’hui intégrés au groupe et Shiseido commence à développer des produits en lien avec mes innovations. De notre côté, pouvoir accéder à un écosystème de recherche exceptionnel est très précieux. Lorsque j’ai visité le laboratoire Shiseido de Yokohama, j’ai pu observer 900 chercheurs à l’œuvre, au cœur d’un immeuble ultramoderne. C’est très intéressant!»

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Le rachat de Gallinée par Shiseido en 2022 illustre l’appétit du secteur pour le domaine. «Le microbiome est une science jeune, mais elle avance vite, explique Marie Drago. Il y a dix ans, la bactérie de l’acné était considérée comme mauvaise. Aujourd’hui, on sait qu’elle peut produire des molécules anti-âge et anti-inflammatoires.»

Cell BioPrint par L'Oréal permet de déterminer l’âge biologique de la peau et d’anticiper les potentiel désagréments cosmétiques avant qu'ils ne soient visibles (L'Oréal)


L’Oréal, numéro 1 mondial de la beauté, n’est pas en reste dans la recherche sur le microbiome. Sa communication la mentionne même comme stratégique: «Nous sommes à l’aube d’une cosmétique «nouvelle génération» qui utilisera le microbiome de la peau pour apporter de nouvelles performances aux produits.» Pour le groupe, maîtriser la composition de cet écosystème présent à la surface de la peau pourrait permettre de prévenir la plupart des désordres cutanés connus, entre autres comme l’eczéma. Et même influer sur le recul de l’apparition de certains signes de l’âge.

La nutrition est une vraie science, les prébiotiques et les probiotiques ont des résultats mesurables

Dr Marie Drago, fondatrice de la marque Gallinée


Dans un secteur où la différenciation passe par la preuve, la biotechnologie est un levier de croissance, mais aussi de crédibilité: «J’avance avec les meilleurs labos du monde sur les tests bactériens, explique Marie Drago, mais nous sommes tributaires des avancées scientifiques. Pendant des années, on a su identifier les bactéries, mais il n’y avait aucun moyen de mesurer leur nombre. Depuis quatre ans, on peut le faire. La science avance et répond peu à peu à nos besoins. Mais sur d’autres, rien n’existe encore. Par exemple, je souhaiterais mesurer quels sont les lipides produits par la peau, mais aucun test n’existe encore…»

Des vêtements pour prendre soin de la peau

Je pense que l’avenir de la beauté ne sera pas forcément uniquement dans des crèmes [...] tout ce qui touche la peau a le potentiel de devenir un geste beauté

Dr Marie Drago, fondatrice de la marque Gallinée

Coperni a récemment lancé une collection de vêtements intégrant un mélange symbiotique breveté de probiotiques et de prébiotiques dans une matrice biosourcée (Coperni C+)

L’innovation ne s’arrête pas aux produits topiques. La cosmétique du futur explore de nouveaux supports comme des textiles probiotiques, des vêtements «soignants». La marque française de mode Coperni, reconnue pour ses idées technologiques disruptives dans le milieu, a récemment lancé une collection de vêtements intégrant un mélange symbiotique breveté de probiotiques et de prébiotiques dans une matrice biosourcée. Selon son communiqué «la collection C+ inaugure une nouvelle ère de vêtements conçus pour prendre soin de votre peau.» C’est grâce à sa collaboration avec la société suisse HeiQ que ces vêtements ont pu voir le jour. Spin-off de l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH) fondée en 2005, elle est un des créateurs de propriété intellectuelle qui compte dans le monde, reconnue dans l’innovation de matériaux et de textiles. Elle a mis au point, entre autres, la technologie cosmétique bio HeiQ Skin Care pour textiles, qui aide à renouveler l’équilibre naturel de la peau grâce à des probiotiques actifs. Pour Marie Drago, c’est une vraie piste intéressante à observer: «Je pense que l’avenir de la beauté ne sera pas forcément uniquement dans des crèmes. Il y a, par exemple, des vêtements probiotiques qui, à mon sens, sont une piste extrêmement intéressante. Ils résistent à 40 lavages et contiennent des probiotiques. Pour moi, tout ce qui touche la peau a le potentiel de devenir un geste beauté. Ce sont de nouvelles catégories à créer en cosmétique.»

Compléments alimentaires, cosmétique sur mesure: des business qui montent

L’autre sujet prioritaire aujourd’hui auprès des grandes marques, ce sont les compléments alimentaires associés à des crèmes. La beauté par la nutrition n’est pas nouvelle, mais la vision holistique du microbiome intestinal et cutané l’est davantage.

Les marques se tournent vers les combinaisons de compléments alimentaires et de crèmes, alors que les soins holistiques du microbiome intestinal et cutané gagnent en popularité (Shutterstock)

Sur ce point Gallinée commercialise différents compléments en fonction des besoins: «Votre santé intérieure se reflète sur la peau. Nous offrons une gamme de compléments alimentaires avec des cibles différentes: l’un développe le microbiome de la bouche, d’autres vont cibler les peaux matures, les peaux sensibles, le stress (qui regroupe l’axe intestin-peau-cerveau) ou encore les peaux à tendance acnéique. La nutrition est une vraie science, les prébiotiques et les probiotiques ont des résultats mesurables. Les tests sont extrêmement coûteux, d’où l’intérêt d’être épaulés par Shiseido. Gallinée est centrée sur l’inflammation, donc travailler sur l’inside-out est logique et efficace.»

Connaître son microbiome pourrait-il être le graal ultime des laboratoires pour une cosmétique sur mesure? Chez L’Oréal, cela semble être une piste sérieuse. Luc Aguilar, directeur de la recherche clinique et biologique pour le groupe explique dans un communiqué: «Chaque microbiome est unique, ce qui ouvre la voie à des routines de soin individualisées. Son étude peut permettre de réinventer les cosmétiques par une meilleure personnalisation des produits, en donnant à nos consommateurs exactement ce dont ils ont besoin en fonction de l’écosystème vivant sur leur peau.» Lorsque l’on pose la question à Marie Drago, la réponse est plus nuancée: «Non, pas vraiment. Je suis une industrielle, et à ce titre, développer la personnalisation sur le plan industriel ne me paraît pas très crédible. Pour moi, les graals sont ailleurs. J’aimerais développer des filtres solaires sur le concept des microbiomes, puisqu’un microbiome en bonne santé protège des UV. Nous avons lancé des concours d’innovation grâce au groupe Shiseido, l’année dernière. Nous avons souhaité regarder comment les bactéries résistent aux UV, quelles protéines, quels lipides, et quoi faire pour ne plus avoir de débat entre filtre solaire minéral ou chimique, mais une troisième voie, avec un filtre solaire biologique. C’est mon graal, et cela fait dix ans que j’en rêve. J’attends que la science avance, ainsi que les règlementations. En Europe, elles sont extrêmement strictes. Enregistrer un nouveau filtre solaire prend quinze ans.»

Références

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