Pour la campagne de fêtes 2026, Dior, mais aussi Prada ou encore le PSG convoquent les grandes heures de l’animation. Aux commandes, des légendes du dessin animé imaginent des univers entièrement dessinés à la main. Une ode à l’artisanat, à l’imaginaire et à la lenteur du geste, à rebours des images numériques omniprésentes. Il y a quelque chose de délicieusement anachronique dans ces nouvelles campagnes.
«La nuit en couleurs de Christian Dior», un court métrage animé de 6 minutes, produit par Aton Soumache et réalisé par Sylvain Chomet, a été présenté le 3 novembre 2026 (Dior)
[Christian Dior] a commencé comme dessinateur dans les journaux avant de devenir styliste, alors que moi, qui voulais faire de la mode, je suis devenu dessinateur
Sylvain Chomet, réalisateur
Sylvain Chomet, célèbre réalisateur des Triplettes de Belleville, signe le court-métrage animé pour la campagne de Noël 2026 de Dior (Thomas Chéné)
Une tartelette au citron à la main, Aton Soumache est tout sourire ce soir de début novembre au milieu des salons entièrement rénovés du Club 13 à Paris. Le producteur de films d’animation (Le Petit Prince, entre autres), qui a récemment racheté cette salle de cinéma mythique, maison de Claude Lelouch depuis 1968, a de quoi être fier. Avec Sylvain Chomet, le célèbre réalisateur des Triplettes de Belleville notamment, déjà oscarisé et césarisé, ils viennent de présenter à la presse et à quelques invités «La nuit en couleurs de Christian Dior», un court métrage animé de 6 minutes.
Dans ce véritable film au scénario et à l’exécution soignés, Marlène Dietrich réveille Monsieur Dior en pleine nuit parce qu’il lui faut absolument une robe colorée pour tourner son premier film en couleurs. Ce songe d’une nuit d’hiver voit le créateur en pyjama: éveillé par une chaise qui répond au téléphone et entouré d’une nuée d’abeilles symbolisant les couturières de son atelier, il trouve l’inspiration en admirant un sapin de Noël enguirlandé. Fait notable: le ton et l’expression, très libres et réjouissants, sont pour une fois assez éloignés de la communication institutionnelle classique.
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Dior, quand le dessin reprend ses droits
Sylvain dessine tout, c’est ça qui est extraordinaire. Plus personne ne travaille comme ça dans l’animation
Aton Soumache, producteur
À l’humour, ce film ajoute également un casting exceptionnel. Ami de la maison de l’avenue Montaigne, Robert Pattinson prête sa voix à la lecture de ce conte d’hiver, réalisé sous la direction artistique de Jonathan Anderson, le styliste de Dior, mais il est loin d’être le seul: Rihanna, ou encore Camille Cottin et Louis Garrel, ont accepté de jouer le jeu. «Camille et Louis sont venus à Paris en studio enregistrer leurs voix, confie Sylvain Chomet, le réalisateur. Pour Rihanna, qui dit juste quelques mots, elle l’a fait à distance.» Une phrase qui fait mouche, puisque la star parodie le titre de sa chanson mondialement célèbre «Shine Bright Like a Diamond» dans sa réplique «Christian dear, you need to chill, just shine bright like… a Christmas tree», en référence à l’étoile, l’un des symboles fétiches de Monsieur Dior.
L'acteur britannique Robert Pattinson prête sa voix au narrateur du court-métrage animé (Lee Mary Manning)
Si Chomet a accepté, c’est notamment en raison de ce casting de vedettes, mais pas seulement. «Christian Dior fait partie de ma culture. Je suis né dans les années 60 et c’était déjà une grande marque française, internationale, incarnant le luxe. Et nous avons en quelque sorte une carrière croisée. Car ce qui est amusant, c’est qu’il a commencé comme dessinateur dans les journaux avant de devenir styliste, alors que moi, qui voulais faire de la mode, je suis devenu dessinateur.» D’ailleurs, c’est entièrement à la main et dessin par dessin, comme s’il était le dernier des Mohicans, que Sylvain Chomet a construit ce petit film. «Au départ, les équipes de Dior trouvaient même que l’on voyait trop le dessin, que cela faisait très artisanal, s’amuse Aton Soumache. Mais Sylvain dessine tout, c’est ça qui est extraordinaire. Plus personne ne travaille comme ça dans l’animation.» Ses inspirations? Walt Disney, notamment Les 101 Dalmatiens, qui incarnent l’un des modèles de Chomet. On a cru déceler aussi quelques clins d’œil à Blanche-Neige et à Fantasia. Il faut croire qu’en dépit de l’avènement mondial de la culture manga, les dessins animés à l’ancienne ont la cote.
Prada fait revivre l’âge d’or de l’animation
L’animation raconte des histoires comme le cinéma en prises de vues réelles ne peut pas le faire
John Pomeroy, animateur américain de "Drawing Prada"
Car c’est également ce médium que Prada a choisi pour sa nouvelle campagne sortie il y a quelques jours. À l’heure où l’intelligence artificielle et les images de synthèse bouleversent les industries créatives, la maison italienne choisit de revenir au crayon, au papier et au mouvement patiemment dessiné. Pour ses fêtes de fin d’année 2026, elle signe «Drawing Prada», une escapade dans un univers de conte où la photographie se mêle à l’animation traditionnelle. Une manière de rappeler que le luxe, avant d’être une affaire de produits et de désir, reste aussi une histoire de main, de regard et d’imagination. Le projet a été placé sous la direction artistique de Miuccia Prada et Raf Simons. Derrière les dessins, on retrouve John Pomeroy, figure majeure de l’animation américaine, dont le parcours est intimement lié à l’âge d’or des studios Disney. Son nom évoque une génération d’artistes pour lesquels chaque mouvement, chaque expression et chaque détail d’un personnage étaient le fruit d’un travail manuel exigeant. Une approche presque artisanale que Prada remet ici au centre de son dispositif.
La distribution participe largement à cette atmosphère de conte moderne. Prada a réuni cinq jeunes talents internationaux: Chen Haoyu, chanteuse et comédienne chinoise, Luther Ford, révélé dans The Crown, où il incarnait le jeune prince Harry, Kelvin Harrison Jr., remarqué notamment dans Elvis et bientôt à l’affiche de The Hunger Games: Sunrise on the Reaping, ainsi que Maya Hawke et Sadie Sink, les deux comédiennes de Stranger Things. Un casting générationnel, cosmopolite, qui donne à la campagne une dimension cinématographique sans la réduire à un défilé de célébrités.
Chacun se retrouve plongé dans un décor hivernal peuplé de créatures facétieuses. Des souris chapardent une chaussure Prada, un renard accompagne Maya Hawke dans une forêt enneigée, tandis qu’un lynx des neiges semble convoiter le sac de Chen Haoyu. Lapins, chauves-souris et autres personnages surgissent au détour des images, comme échappés d’un vieux livre illustré. L’humour est discret, parfois absurde, et les accessoires de la maison deviennent les complices de ces petites saynètes. La mode n’est plus simplement présentée: elle entre dans une histoire, se laisse manipuler par ses personnages et participe à leur fantaisie.
Le crayon, un geste artisanal à rebours du numérique
À l’heure où l’IA et les images de synthèse bouleversent les industries créatives, Prada choisit de revenir au crayon, au papier et au mouvement patiemment dessiné avec le dessinateur américain John Pomeroy (Prada)
J’ai appris mon métier avec un crayon et du papier. Du dessin analogique, à l’ancienne, au crayon et sur papier
John Pomeroy, animateur américain de "Drawing Prada"
Pour réussir cette rencontre entre le réel et le dessin, Prada a confié les images à Glen Luchford. Le photographe britannique, habitué des univers visuels singuliers, a travaillé la lumière et les perspectives de manière à prolonger les illustrations. Il ne s’agit pas de plaquer des personnages animés sur des photographies, mais de faire cohabiter deux langages visuels. Les comédiens semblent véritablement appartenir à ces paysages imaginaires, comme si le décor avait été dessiné autour d’eux. Mais comme pour «La nuit en couleurs de Christian Dior», le véritable sujet de «Drawing Prada» est peut-être moins la mode que le geste. John Pomeroy revendique une méthode à rebours de la production numérique : «J’ai appris mon métier avec un crayon et du papier. Du dessin analogique, à l’ancienne, au crayon et sur papier», explique-t-il dans le film consacré aux coulisses du projet. Avant de poursuivre: «Nous sommes restés fidèles à cette approche et voulons la transmettre aux générations futures.» Une déclaration qui prend un relief particulier à l’heure où les outils génératifs promettent de produire des images en quelques secondes. Ici, chaque mouvement réclame du temps, chaque expression une intention, chaque personnage une personnalité.
Pomeroy ne dessine d’ailleurs pas seulement des silhouettes amusantes. Il explique concevoir ses personnages «de l’intérieur vers l’extérieur»: que pensent-ils ? Que désirent-ils? De quoi ont-ils peur? Qu’est-ce qui les empêche d’atteindre leur but? Le renard, par exemple, est volontiers cynique et peu convaincu par la magie; les souris, elles, ont manifestement développé un goût prononcé pour les accessoires Prada. Cette attention portée à la psychologie, même pour quelques secondes d’animation, est ce qui donne à ces créatures leur présence et leur humour.
Pour Prada, un renard accompagne Maya Hawke, l'actrice de la série Stranger Things, dans une forêt enneigée (Prada)
Le parcours de Pomeroy explique cette exigence. Entré chez Walt Disney en 1973 comme artiste de décors, il devient rapidement animateur et travaille notamment sur Winnie l’ourson et le Tigre fou. Il rejoint ensuite Don Bluth, autre grand nom de l’animation américaine, avec lequel il participe à la création de Brisby et le Secret de NIMH, puis à des films devenus cultes comme Fievel et le Nouveau Monde et Le Petit Dinosaure et la Vallée des merveilles. De retour chez Disney à la fin des années 1990, il supervise notamment l’animation de Pocahontas et participe à Fantasia 2000. Une carrière de près d’un demi-siècle qui traverse plusieurs générations de dessins animés, sans jamais abandonner le goût du trait.
Pour cette campagne, il a également réuni autour de lui une équipe d’artistes rompus à l’animation traditionnelle. Tom Bancroft, l’un des animateurs du projet, raconte que Pomeroy a «rappelé la bande», réunissant des collaborateurs dispersés dans différents studios. Une petite famille de dessinateurs revenue, le temps d’une campagne, à ses premières amours. Le making-of donne ainsi à voir ce que les images finales dissimulent habituellement: les feuilles couvertes de croquis, les essais, les personnages qui prennent forme et le mouvement qui naît d’une succession de dessins.
Prada a réunit quelques comédiens, des paysages imaginaires, des animaux malicieux et la magie d’un dessin qui s’anime pour "Drawing Prada" (Prada)
«L’animation raconte des histoires comme le cinéma en prises de vues réelles ne peut pas le faire», estime encore Pomeroy. «C’est un tout autre univers.» C’est précisément cet espace de liberté que Prada ou Dior investissent. Dans une industrie où les campagnes de fêtes rivalisent souvent de spectaculaire, les maisons choisissent une forme de simplicité sophistiquée: quelques comédiens, des paysages imaginaires, des animaux malicieux et la magie d’un dessin qui s’anime. Un langage qui parle particulièrement aux nouvelles générations et permet de faire entrer le luxe dans les codes de la pop culture. L’objectif est simple: raconter son univers, transmettre ses valeurs et créer un lien émotionnel avec les jeunes publics, par-delà le simple produit.
Il serait pourtant tentant de voir dans ce parti pris une simple déclaration nostalgique. Ce serait passer à côté de son intelligence. Dior ou Prada ne cherchent pas à reproduire les films de Disney ni à faire croire que le temps s’est arrêté. Les maisons utilisent au contraire une technique ancienne pour produire des images très contemporaines, où le vêtement, l’accessoire et le récit se répondent. Elle rappelle aussi, avec une certaine élégance, que la création ne se résume pas à son résultat: elle tient à celles et ceux qui la rendent possible. Dans ces fantaisies de Noël, le luxe retrouve ainsi l’une de ses dimensions les plus précieuses: le temps consacré à faire les choses, et la main humaine qui leur donne vie.
Le luxe redécouvre la puissance du récit illustré
L'affiche de "Christian Dior's Night in Color" (DR)
C’est d’ailleurs tout le sens des films d’animation réalisés par les étudiants de la fameuse école d’animation des Gobelins à Paris pour le Paris Saint-Germain, en guise d’affiches des matchs de la Ligue des champions. À l’occasion de son déplacement à Villarreal, le club de football parisien leur avait donné carte blanche pour imaginer une nouvelle affiche animée. Inspirée du thème «Step up! The giants are here!», cette création plonge les supporters dans un univers urbain où se rencontrent culture football et imagination graphique. Une collaboration qui transforme chaque grande soirée européenne en terrain d’expression artistique et offre aux jeunes talents de l’école parisienne une vitrine internationale. Après Penninghen et Camondo, le PSG poursuit ainsi son dialogue avec les grandes écoles créatives, avec une nouveauté cette saison: chaque affiche prend désormais vie grâce à l’animation.
Si de plus en plus de marques font appel au dessin animé, mais aussi à l’illustration ou à l’animation traditionnelle, c’est afin de raconter leur univers autrement, à travers un langage créatif unique, plus poétique, plus narratif et aussi plus artisanal. Dior avait précédemment confié au studio français Remembers le soin de raconter l’histoire du parfum Miss Dior. Hermès, de son côté, a toujours fait appel à des illustrateurs et animateurs comme Antony Huchette, Stuart Patience et Armand Béraud. En 2023, Loewe avait collaboré avec Annie Choi pour des visuels inspirés de l’anime japonais. Récemment, Chanel a représenté Cara Delevingne dans un film illustré pour son sac Gabrielle ou fait réaliser un teaser animé pour son défilé couture automne-hiver 2026. Par le passé, Lacoste ou encore Louis Vuitton avaient imaginé des films animés pour accompagner des collections ou réinventer leur emblème sans les dénaturer. Givenchy, Miu Miu ou Cartier ont déjà également exploré l’univers du dessin animé, convoquant l’enfance, les contes, l’imaginaire collectif et une forme de magie que d’autres médiums ne permettent pas toujours. Aujourd’hui, les maisons redécouvrent la puissance du récit illustré. Un retour au crayon qui constitue une manière de réponse très actuelle à la profusion et à l’uniformisation des images.
Chen Haoyu, chanteuse et comédienne chinoise, apparaît dans le film d'animation "Drawing Prada" (Prada)
Chez Tiffany & Co., une Blue Box datée de 1992 suffit à raconter une histoire. Pour sa campagne des fêtes, le joaillier new-yorkais transforme cette boîte en point de départ d’un film porté par Amanda Seyfried.
Au troisième trimestre, clos fin septembre, les revenus ont atteint 1,49 milliard d’euros, soit +11% à taux de change constants, mais seulement +1% en organique. […]