Voyage & Bien-être

Le Bénin est-il la nouvelle tentation du luxe?

Aymeric Mantoux

By Aymeric Mantoux29 janvier 2026

Longtemps considéré comme «la petite Suisse» de l’Afrique de l’Ouest, le Bénin présente tous les visages d’une nouvelle prospérité économique. Scène artistique vibrante, hôtels de luxe, nouvel incubateur de mode, festivals internationaux en font l’une des destinations tendance.

Le Sofitel de Cotonou est une vitrine d’un luxe hôtelier international parfaitement exécuté au Bénin, un pays qui attire de plus en plus les groupes de luxe (Accor/Stéphane Aït Ouarab)

La nuit est presque tombée sur la lagune. Au Sofitel Cotonou Marina, les terrasses s’illuminent au bord de la piscine. Ce soir-là, le festival We Love Ya transforme l’hôtel en carrefour cosmopolite d’artistes venus de Lagos et de Paris: producteurs, designers, figures de la scène culturelle béninoise et invités internationaux se croisent dans une élégance décontractée. Même Gims et Dadju ont fait le déplacement. Aya Nakamura, elle, a fait faux bond. Robes sculpturales, silhouettes impeccables, bijoux affirmés: le luxe est là, visible, un peu criard. Total look Dior, sacs Goyard, Hermès ou Louis Vuitton, colliers de diamants imposants, de l’or partout, jusque sur les montures des lunettes de soleil. Le fils du président Talon est là en tenue sportswear griffée de marques de créateurs parisiens, entouré d’amis en baskets Berluti.

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La «Pool party» organisée en clôture du plus prestigieux festival de musique urbaine du continent va durer jusqu’à 6 h du matin. Cette soirée dit beaucoup du moment béninois. Le luxe n’y est plus un produit importé, mais un langage en train de s’écrire, entre hospitalité haut de gamme, affirmation culturelle et désir de récit propre. À Cotonou, le luxe ne s’exhibe pas comme un trophée: il s’est installé, infusé. Ce n’est certes pas encore un marché structuré — mais c’est déjà une scène où s’expose.

Le luxe s’affiche sans retenue

Le lobby du Sofitel de Cotonou offre des oeuvres d'artistes contemporains locaux (Accor/Stéphane Aït Ouarab)
Le spa by KOS Paris du Sofitel de Cotonou affiche complet plus d'une semaine à l'avance (Accor)

Dans l’assistance, on reconnaît des musiciens influents de la scène afro-contemporaine, des créateurs installés entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest, des entrepreneurs culturels qui comptent. On parle musique, mode, hôtellerie, patrimoine, et surtout d’avenir. Le Sofitel, vitrine d’un luxe hôtelier international parfaitement exécuté (on parle d’un budget de construction de près de 50 millions d’euros), sert de décor à une autre réalité: celle d’un écosystème créatif local qui ne demande plus la permission. Son spa by KOS Paris affiche complet plus d’une semaine à l’avance. Casino Partouche, cinéma, boîte de nuit, tennis, ses équipements feraient pâlir de jalousie bien des palaces. L’hôtel qui fête ses noces de coton (autrement dit ses un an d’existence), offre également une rare expérience culinaire en Afrique avec L’Ami, le restaurant de la cheffe Georgiana Viou, une étoile Michelin devenue une véritable célébrité et chantre de la cuisine fusion franco-béninoise. Situé au 1er étage de l’hôtel, il ne désemplit pas, entre clients et privatisations. Sur le parking, du côté de l’avenue de la corniche, les 4X4 diplomatiques aux plaques vertes se disputent l’accès à la rotonde avec les limousines Mercedes ou Lexus et les Porsche des locaux, parfois venus du Nigéria tout proche, comme en témoignent leurs plaques minéralogiques.

L’art, un outil de narration nationale

Erigé à Cotonou, le mur du patrimoine est le mur graffé le plus long d'Afrique (Présidence du Bénin)

Non loin de là, le long du port autonome de Cotonou, un mur peint de plusieurs centaines de mètres s’impose aujourd’hui comme l’une des manifestations les plus visibles — et les plus politiques — de la vitalité artistique béninoise. Fresque monumentale à ciel ouvert, il transforme une infrastructure portuaire stratégique en galerie urbaine, mêlant mémoire, identité et projection contemporaine. On y lit l’histoire du Bénin, ses figures, ses mythes, mais aussi ses aspirations modernes, dans un langage visuel accessible à tous. Un signal fort: il marque une volonté d’inscrire la création au cœur du quotidien, de faire de l’art un outil de narration nationale, et non un simple ornement. Ce «mur du patrimoine» de plus de 940 m de long, pour environ 2 000 m² de surface peinte, ce qui en fait le mur de graffiti le plus long d’Afrique et le 3ᵉ au monde a été initié dans le cadre du festival Effet Graff, un rendez-vous majeur de l’art urbain en Afrique francophone. C’est Laurenson Djihouessi, artiste graffeur béninois connu sous le nom de Mr Stone, qui est l’une des figures de ce festival et de la mise en place progressive du mur depuis 2013, sous l’égide de l’Association ASSART.  Il a rassemblé une communauté d’artistes muralistes de renom comme Edgar Bernardo Dos Santos, Romario Agbo-Koffi, Bakr et Dynam (Maroc), Kalouf (France), Paola Delfín (Mexique) ou Goli Roger (Côte d’Ivoire), rassemblés autour d’un récit collectif. Les peintures mêlent histoire, mémoire et vision contemporaine: figures du royaume du Dahomey (ancien nom du Bénin), amazones et symboles royaux, souvent reliés aux 26 trésors historiques restitués au Bénin, pour rendre palpable l’idée que «l’art va au public», emblématique de cette démarche.

Notre rôle est de créer des ponts: entre générations, entre l’Afrique et le reste du monde, entre mémoire et création contemporaine

Marie-Cécile Zinsou, fondatrice de la Fondation Zinsou

La fondation Zinsou, crée en 2005, est l'épicentre de la renaissance artistique béninoise (Fondation Zinsou)

Parmi les pays les plus dynamiques d’Afrique et doté d’une rare stabilité démocratique et politique depuis son indépendance, le Bénin est devenu, depuis des années, incontournable sur la scène artistique non seulement régionale, mais internationale. Pionniers, Lionel Zinsou et Marie-Cécile Zinsou, ont créé en 2005 la Fondation Zinsou qui est devenue l’épicentre discret mais décisif de la renaissance artistique béninoise. En installant l’art contemporain au cœur de l’espace public, en ouvrant musées, résidences et expositions accessibles à tous, elle a façonné une scène locale crédible, visible et internationalisée. Plus qu’un lieu, la Fondation agit comme un catalyseur culturel, offrant au Bénin un récit artistique contemporain solide — précisément le type d’ancrage que le luxe, en quête de sens et de légitimité culturelle, observe désormais avec attention: «Notre rôle est de créer des ponts: entre générations, entre l’Afrique et le reste du monde, entre mémoire et création contemporaine», assure ainsi Marie-Cécile Zinsou.

La création contemporaine béninoise se structure et s’exporte

Le président du Bénin Patrice Talon et le président français Emmanuel Macron ont inauguré en octobre 2024 à la Conciergerie de Paris l'exposition itinérante d'art contemporain du Bénin (Présidence du Bénin)

Le pays connaît aujourd’hui une visibilité internationale rarement atteinte par un pays d’Afrique de l’Ouest de taille comparable. L’exposition «Révélation ! Art contemporain du Bénin», présentée à la Conciergerie de Paris, a attiré 173 000 visiteurs entre octobre 2024 et janvier 2025, signe d’un intérêt réel et croissant pour la scène béninoise contemporaine hors du continent. Largement médiatisée, elle a présenté plus d’une centaine d’œuvres de 42 artistes béninois et de la diaspora, mêlant peinture, sculpture, photographie, vidéo et installations. Sur le plan national, l’exposition diptyque autour des 26 Trésors royaux béninois restitués par la France a attiré plus de 200 000 visiteurs à Cotonou, ainsi que 34 000 au Maroc et 80 000 en Martinique, ce qui donne une photographie tangible de l’appétence du public pour l’art béninois et son potentiel d’attractivité culturelle. Ce succès n’est pas anecdotique: il s’inscrit dans un contexte où la création contemporaine béninoise se structure et s’exporte.

Situé au cœur de la ville béninoise, le Musée des Arts Contemporains de Cotonou (MACC), qui ouvrira en 2026, contribuera à la mise en lumière des arts du Bénin (Les Crayons Scénographie)

Pour capitaliser sur cet élan, le gouvernement béninois a lancé un plan d’investissement culturel ambitieux, comprenant l’ouverture prévue pour fin 2026 d’un Musée d’Art moderne à Cotonou, ainsi que plusieurs autres musées thématiques (mémoire et esclavage à Ouidah, Vodou à Porto-Novo, épopée des Amazones et rois du Danhomè à Abomey). Le retour des 26 trésors royaux (objets historiques restitués en 2021 après plus d’un siècle d’exil) a servi de levier symbolique et médiatique puissant pour repositionner le Bénin comme épicentre culturel de sa propre histoire, mais aussi comme acteur crédible sur la scène des arts.

Si les statistiques formelles du marché de l’art contemporain au Bénin (ventes aux enchères, galeries, prix de transaction) ne sont pas encore consolidées comme dans les grandes place-values africaines (Lagos, Le Cap, Johannesburg), les chiffres d’exposition indiquent déjà une très forte audience publique, clé pour attirer collectionneurs, mécènes et investisseurs culturels. La multiplication des expositions itinérantes et la présence croissante d’artistes béninois dans des événements internationaux — de la scène parisienne aux escales africaines et caribéennes — donne à l’art béninois une visibilité croissante, souvent portée par des noms comme Georges Adéagbo, Emo de Medeiros et d’autres talents montants. À Cotonou, Charly d’Almeida et Charly Koffi jouent un rôle discret mais essentiel dans la structuration de la scène artistique contemporaine. Leurs lieux, à la fois galeries, ateliers et espaces de rencontres, fonctionnent comme des laboratoires vivants, ouverts aux artistes, aux idées et aux dialogues.

Dans une ville en pleine effervescence créative, ces espaces incarnent une nouvelle génération de plateformes culturelles. Elles participent à faire de Cotonou un point de passage incontournable, où l’art se pense autant qu’il se montre.

La Galerie Vallois dans le 6ème à Paris, est une vitrine des artistes du Bénin et du Togo depuis 1983 (Galerie Vallois)

Ce ne sont pas les seuls. Depuis des années, les Vallois, un célèbre couple de galeristes parisiens ont joué un rôle discret, mais déterminant dans la reconnaissance de l’art béninois, bien avant que le pays ne devienne un sujet à la mode sur les scènes internationales. À contre-courant des regards condescendants ou purement ethnographiques longtemps portés sur l’Afrique de l’Ouest, ils ont défendu une lecture contemporaine, exigeante, de la création béninoise, en l’inscrivant dans le même champ critique que celui de l’art international. En exposant, accompagnant et collectionnant des artistes béninois, en France comme sur le continent africain, les Vallois ont contribué à déplacer le regard: sortir l’art du registre du patrimoine figé pour l’ancrer dans une scène vivante, politique, conceptuelle.

Un incubateur de mode prolixe

Autre preuve que Cotonou est entré dans la modernité, le programme FLY (Fashion Led by Youth), incubateur de mode lancé en 2024 au Bénin, fruit d’un partenariat entre Sèmè City — hub d’innovation béninois — et l’Institut Français de la Mode (IFM, Paris), avec le soutien de la Banque mondiale, a fait émerger des marques de mode locales. «Sur douze mois, explique sa directrice Claude Berna, FLY accompagne des jeunes entrepreneurs créatifs africains pour les aider à structurer, professionnaliser et lancer leurs marques.

Le programme FLY, incubateur de mode lancé en 2024 au Bénin, fruit d’un partenariat entre Sèmè City et l’IFM de Paris, a fait émerger des marques de mode locales (Vognon/Bakus Oraya)

Au terme de la première promotion, 19 marques, parmi lesquelles Vognon, Ouidah Studio, Speak Your Truth, We Are Everyone, Bakus Oraya ou Mova breed adventure, ont présenté leurs collections lors d’un Demo Day, révélant des projets inspirés des patrimoines culturels locaux et prêts à rayonner au Bénin et au-delà. FLY vise non seulement à accompagner des talents individuels, mais à positionner le Bénin comme un pôle créatif émergent pour la mode africaine, en combinant savoir-faire local et standards internationaux de l’industrie. À terme, un campus de 330 hectares en pleine construction dans la ville de Ouidah devrait l’accueillir.

Le Bénin coche plusieurs cases devenues stratégiques pour les maisons de luxe: un récit fort et souverain (restitution des œuvres, renaissance culturelle assumée), une authenticité non saturée (contrairement à Lagos ou Marrakech), une jeune scène créative, encore accessible, un État stratège investissant dans la culture (musées, festivals, institutions) et un public régional déjà au rendez-vous. Pour le luxe, le Bénin n’est pas un marché de volume, mais un territoire de sens, de narration et de désir.

L’expérience béninoise invite à repenser le luxe non comme une importation de modèles occidentaux, mais comme la reconquête d’une esthétique propre, portée par un public local, une diaspora militante et des publics internationaux en quête d’histoires culturelles riches et inédites. Seule inconnue de l’équation – et de taille- la situation politique. Le président Talon, actuellement en place, a fait l’objet il y a quelques semaines d’une tentative de putsch qui a échoué. Il doit quitter son poste dans quelques mois à la faveur d’élections qu’il a assuré ne pas briguer, mais jamais la pression des pays voisins, le Niger, Le Burkina Faso ou le Nigeria voisin, n’a été aussi forte. Pour l’instant, au Byblos, la boîte de nuit huppée de Cotonou, on continue de danser en buvant du champagne et on choisit de feindre cette épée de Damoclès.

Le fleuve Mono, frontière naturelle entre le Bénin et le Togo, trace son cours jusqu’à l’Atlantique où il se jette à Grand-Popo, ci-dessus (Bénin Tourisme)

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