Art & Design

«Winter Palace, c’est une magnifique arène pour raconter des intrigues»

Cristina D’Agostino

By Cristina D’Agostino27 décembre 2023

La série Winter Palace, coproduite par la chaîne de télévision suisse RTS et Netflix, raconte l’épopée en costumes d’un aventurier de l’hôtellerie de montagne, André Morel, qui fait le pari fou de croire qu’en 1899, dans le froid glacial des Alpes, les ors de son palace pourront attirer toute la bourgeoisie internationale. Pierre Monnard, le réalisateur de la série, raconte les coulisses du projet.

Simon Ludders, Manon Clavel, Cyril Metzger et Pierre Monnard (réalisateur) de la série Winter Palace (©RTS /Laurent Bleuze)

Miser sur l’hôtellerie de luxe de montagne, c’est un pari fou que la Suisse a su relever à la fin du XIXe siècle. Une épopée faite d’aventuriers que Pierre Monnard a voulu porter à l’écran, à l’image d’André Morel, personnage de fiction principal de Winter Palace incarné par Cyril Metzger. Inspirée, entre autres, par l’histoire de César Ritz, à qui l’on doit le concept même d’hôtellerie de luxe, la série coproduite par la RTS, Point Prod, Oble et Netflix a choisi de camper ses décors Belle Époque dans les Palaces de la région romande, sur les hauteurs de Montreux et dans les Alpes suisses. Une toile de fond parfaite pour raconter une bourgeoisie anglophone en mal d’air pur et de lieux de villégiature exotiques, quitte à affronter le froid glacial des sommets. Dans cette arène, Pierre Monnard raconte les petits jeux de pouvoir, le clash des cultures et des milieux sociaux. Ancrée en 1899, la série se veut pourtant contemporaine dans le traitement des sujets. C’est ici le pari de Pierre Monnard, séduire, bien au-delà des frontières suisses, des téléspectateurs jeunes, toujours curieux de découvrir de nouvelles histoires d’aventuriers. À découvrir dès 2024.

En 2015, lorsque l’idée vous a été soumise, par quoi avez-vous été séduit?

Pierre Monnard. L’hôtellerie est fascinante. J’ai eu la chance d’observer les coulisses de pas mal d’hôtels de luxe. Ce monde me rappelle mon métier; les parallèles sont nombreux entre hôtellerie et production de films. C’est un travail d’équipe, de création, d’adaptation, mais aussi de confiance dans un projet un peu fou. Il faut y croire, sans jamais être sûr de réussir. Je trouve cette dimension très touchante. Et puis l’histoire de l’hôtellerie de luxe en Suisse, à la fin du XIXe siècle, est une des grandes histoires du pays. Elle a fait rayonner la Suisse loin à la ronde, portée par des entrepreneurs-aventuriers, qui, à l’époque, avaient l’ambition de construire des bâtiments en altitude, à l’exemple du Caux Palace, où nous tournons, construit en 1895. Un défi incroyable.

Inspirée, entre autres, par l’histoire de César Ritz, à qui l’on doit le concept même d’hôtellerie de luxe, la série coproduite par la RTS, Point Prod, Oble et Netflix a choisi de camper ses décors Belle Époque dans les Palaces de la région romande, sur les hauteurs de Montreux et dans les Alpes suisses (©RTS /Laurent Bleuze)

À l’époque, les bourgeois d’Europe venaient y passer l’été, puis l’hiver, pour profiter de l’air pur de la montagne, se soigner grâce aux bains thermaux. Ce cadre est-il aussi le moyen de dépeindre une fresque sociale?

Oui. Un hôtel c’est une magnifique arène pour raconter une histoire, une série. Des personnages très différents se côtoient. Certains, comme André Morel, sont en représentation constante, mais il y a effectivement les clients, issus de certaines couches sociales, il y a le personnel, en l’occurrence des personnes qui viennent des villages aux alentours. Il y a un vrai clash de cultures. Cette richesse, c’est un terreau fertile.

Il vous a fallu beaucoup de temps de préparation pour la mise au point de cette série. Racontez-nous!

La première fois que j’en ai entendu parler, c’était en 2015. C’était juste une idée, lorsque Point Prod m’a approché. C’est tout à l’honneur de Jean-Marc Fröhle, le producteur de la série, d’avoir réussi la mise en place d’une équipe d’écriture, d’avoir trouvé l’auteure anglaise Lindsay Shapero. Puis, nous sommes partis à la recherche des décors, un long processus. Nous avons visité tous les hôtels possibles, partout en Suisse, mais aussi en Italie et en Allemagne. Et c’est lorsque le Righi vaudois nous a appelés pour nous informer que leurs travaux de rénovation avaient été repoussés, qu’une vraie option s’est ouverte. Tout s’est aligné, également avec le Caux Palace, puis l’Hospice du Simplon pour les extérieurs en hiver. C’est une très grande logistique, car plus d’une soixantaine de personnes travaillent sur la série.

C’est une histoire très ancrée en Suisse. Que voudriez-vous faire rayonner à l’international?

Beaucoup de gens connaissent la Suisse, dont nos fameuses stations de ski. Mais peu savent qu’elles existent depuis près de 150 ans. Ce furent à chaque fois des aventures folles de les construire. Nous nous sommes beaucoup inspirés de César Ritz, mais nous avons aussi travaillé avec une historienne de l’hôtellerie, Évelyne Lüthi-Graf, une femme brillante qui connaît toutes les anecdotes du milieu. Nous avons d’ailleurs fait nos repérages avec elle. Nous avions envie de faire une série qui s’inscrivait dans notre époque. Il y a bien sûr quelques anachronismes, des libertés que l’on se permet avec l’histoire, car nous avons une tonalité assez drôle, de comédie. Certaines fois, nous sommes bigger than life, d’autres fois, nous regardons les aspects avec une loupe. L’ambition n’était pas de faire un biopic de César Ritz, mais de s’inspirer des meilleurs moments pour écrire notre histoire.

Quelle est votre vision du luxe de cette époque-là? Est-elle décadente, flamboyante?

C’est étonnant, mon point de vue sur la question a beaucoup évolué lors de nos repérages. Je l’imaginais décadente et flamboyante, mais nous nous sommes rendu compte que, mis à part les photos qui représentaient cette société dans certains décors fabuleux, le confort était somme toute rudimentaire. Seules les grandes pièces communes, comme la salle de bal où il fallait être vu, étaient construites comme des superproductions hollywoodiennes. Les activités étaient réduites. C’est alors que l’invention du ski alpin, des Winter Games sont advenus. C’est ce que l’on raconte aussi. Dans la série, les décors sont extraordinaires, mais on aime y ajouter certains anachronismes. On s’inspire de l’histoire pour raconter la nôtre, mais elle ne doit pas nous museler.

Ambiance de tournage au Palace de Caux, dans les hauts de Montreux, sur la Riviera suisse (©RTS /Laurent Bleuze)

Avez-vous été approché par le luxe comme un investisseur potentiel?

Nous avons des partenariats avec des marques de luxe, avec Swatch Group, principalement des montres d’époque, par exemple la montre d’André Morel, une Longines. LVMH nous prête des costumes, des malles, tirés de leur fond historique. L’École hôtelière de Lausanne est aussi partenaire. Le cinéma a toujours été une belle vitrine pour communiquer. Aujourd’hui, Kering a racheté une grande agence (ndlr, l’agence de talents hollywoodienne CAA) ce n’est évidemment pas un hasard. Le cinéma reste le meilleur moyen de faire rêver et de communiquer sur les produits de luxe, avec des gens «plus grands que nature» à l’écran.

Quelle résonnance espérez-vous que cette série trouve auprès du public?

Qu’elle éveille la curiosité sur ces pionniers qui ont bâti l’hôtellerie de montagne, au jour le jour, dans une grande improvisation. Le rythme est haletant, la tonalité burlesque et les personnages très hauts en couleur, presque à l’image de personnages de bande dessinée. On y voit de véritables «tronches», des personnages bien trempés. C’est une approche contemporaine, qui peut séduire un plus jeune public, bien au-delà de nos frontières.

Manon Clavel, l'un des personnages principaux de la série Winter Palace (©RTS /Laurent Bleuze)

C’est bien ce qui a intéressé Netflix?

C’est aussi l’idée. Netflix produit dans chaque pays qui héberge sa plateforme, dont la Suisse. Elle cherche des histoires très ancrées, mais avec un large rayonnement au-delà des frontières. Ce projet ne pouvait se raconter ailleurs qu’en Suisse, avec le potentiel de séduire un public étranger; c’est ce qui nous a permis d’avoir un casting international et suisse.

Une série en costumes, c’est une première pour vous. Est-ce contraignant?

C’est une organisation très différente, qui demande beaucoup de moyens et de personnel. Nous avons passé beaucoup de temps à Paris avec Valérie Adda, pour choisir les costumes, afin de les inscrire dans une certaine modernité. On voit le trio Hanktone, par exemple, qui symbolise un peu les punks de l’époque, dont les costumes sont inspirés des années 70. Cette liberté de création est possible grâce à nos spécialistes qui connaissent très bien l’esprit de chaque époque. C’est un jeu constant, pour savoir jusqu’où il est possible d’aller. Le costume est un réel terrain d’expression.

Comment se passe la collaboration avec Netflix?

Ça se passe bien. Netflix a été séduit par le projet, lorsque nous leur avons présenté les huit scénarios. C’était un projet clés en main pour eux, sur lequel ils n’ont pas participé au développement. Ils nous ont ensuite épaulés, nous donnant d’excellents retours sur le scénario. Nos échanges sont réguliers. Ils regardent les rushes, sont souvent présents sur le plateau. La relation est cordiale et peu différente de ce que l’on connaît avec les autres chaînes comme la RTS ou la SRF. C’est d’une très grande simplicité et cela augure de belles choses à l’avenir. J’espère que nous aurons d’autres occasions.

Manon Clavel, Pierre Monnard (réalisateur) et Cyril Metzger de la série Winter Palace (©RTS /Laurent Bleuze)

Grâce à la « lex Netflix », la particularité culturelle de la Suisse est-elle mieux mise à l’honneur?

Oui. Mais avant que cette loi existe, j’avais déjà eu la chance de réaliser une série proposée sur Netflix, qui s’appelait Neumatt, une série en dialecte suisse allemand, qui parle de la crise agricole. La Suisse peut aujourd’hui rivaliser sur sa capacité à fabriquer des films. En vingt ans, la branche s’est extrêmement professionnalisée. Nous sommes capables de produire de grosses machines comme cette série Winter Palace, où l’on tourne pendant septante jours avec deux équipes en parallèle ; nous allons devoir la livrer en un temps record, puisqu’elle sera diffusée à la fin de 2024. On espère que la série va trouver son public, cela permettra de savoir si une deuxième saison est possible…

Quand le saurez-vous?

La série va d’abord être diffusée en exclusivité sur les télés suisses pendant six semaines et ensuite sur Netflix. La plateforme ne révélant jamais ses chiffres, c’est le succès en Suisse qui sera déterminant pour la deuxième saison. Netflix n’attendra vraisemblablement pas la diffusion sur son canal pour décider.

Parlons chiffres justement. Seule la RTS a donné ses chiffres de financement à hauteur de 7 millions, d’autres chiffres peuvent être révélés?

Je ne peux pas le communiquer, mais c’est un assez gros budget, qui n’a pas à pâlir face à des budgets de grosses séries françaises ou européennes, en costumes, qui passent sur les grandes chaînes de télévision…

Pour votre carrière, c’est une opportunité…

C’est certain. Ensuite, j’enchaîne très vite sur un film: le biopic d’Emmi Creola, la créatrice de Betty Bossi. Une sorte de «Mad Men» helvétique, dont l’action évolue dans le monde de la pub des années 50 à Zurich. Cette femme était une communicante dans un monde d’hommes, qui s’est battue pour imposer son idée. Elle l’a si bien fait, que tout le monde a cru que Betty Bossi avait réellement existé. Une très belle histoire, que je tournerai cet automne.

Partager l'article

Continuez votre lecture

Après la fin des grèves, l’impact sur Hollywood est colossal
Business

Après la fin des grèves, l’impact sur Hollywood est colossal

Pendant six mois, la grève des scénaristes et des acteurs a paralysé l’industrie du cinéma. Le mouvement a affecté des dizaines de milliers de personnes. Aujourd’hui, un accord est enfin sur la table, et devrait être validé par les studios, mais tout n’est pas réglé. Loin de là.

By Isabelle Campone

La révolution verte des champagnes Telmont séduit DiCaprio
Innovation & Savoir-faire

La révolution verte des champagnes Telmont séduit DiCaprio

Face à l’urgence climatique, les marques font preuve d’inventivité et de créativité, comme le champagne Telmont, dont Leonardo DiCaprio ou encore le groupe Rémy Martin sont actionnaires.

By Aymeric Mantoux

S'inscrire

Newsletter

Soyez prévenu·e des dernières publications et analyses.

    Conçu par Antistatique