Art & Design

L’agrandissement de la Fondation Opale donne une nouvelle résonnance à l’art aborigène dans le monde

Cristina D’Agostino

By Cristina D’Agostino29 février 2024

À Lens, près de Crans-Montana, la Fondation Opale, créée par Bérengère Primat en 2018, a su s’imposer au fil de ses expositions consacrées à l’art aborigène contemporain comme l’un des deux grands pôles internationaux artistiques dédiés. Une nouvelle extension de sa structure muséale vient désormais assoir l’institution comme un centre global du savoir sur ce courant artistique.

La Fondation Opale basée dans la Commune de Lens, près de Crans-Montana en Suisse, vient de se doter d'un nouvel agrandissement (Nicolas Sedlatchek)
Bérengère Primat, passionnée d'art aborigène et présidente de la fondation Opale (Olivier Maire)

Depuis plus de vingt ans, Bérengère Primat sillonne les vastes territoires aborigènes à la rencontre d’artistes, inconnus ou de renom, porteurs d’un savoir ancestral. Quelques fois difficiles d’accès, les clans qui peuplent ces contrées lointaines lui ont offert le privilège de pénétrer leur monde, pour mieux comprendre celui qu’ils peignent sur leurs toiles ou écorces. On ne demande pas d’assister à un rite, y participer relève de la confiance que les aborigènes accordent, rarement. Bérengère Primat, Française d’origine venue s’établir dès son enfance à Genève avec sa famille, n’a pas étudié les beaux-arts, mais a connu une passion fulgurante pour l’art aborigène au détour d’une galerie parisienne. Depuis lors, elle collectionne les œuvres comme autant de rencontres artistiques. Plus de 1500 pièces forment aujourd’hui l’une des plus grandes collections d’art aborigène contemporain en mains privées, visible à la Fondation Opale. Elle y incite publics, institutions et artistes à venir découvrir en ses murs ce que l’on considère aujourd’hui comme le dernier grand courant d’art du XXe siècle.

La Fondation Opale s'enrichit, depuis décembre 2023, de nouveaux espaces dont un auditoire de 124 places (sur la photo), une médiathèque dédiée à l'art aborigène contemporain, des réserves pour la collection Bérengère Primat et une salle de réunion, le tout conçu par par le bureau d’architectes Evéquoz Ferreira architectes, basé à Sion, en Suisse (Nicolas Sedlatchek)

Depuis décembre dernier, la fondation s’est dotée d’une large extension qui vient compléter les salles d’exposition. Elle abrite une bibliothèque, un auditoire de conférence et un dépôt consacré au stockage et à la conservation. L’exposition actuelle HighFive, qui célèbre les cinq ans de l’institution, offre une lecture pluridisciplinaire de l’art aborigène par le prisme de 26 personnalités de la culture suisses et le questionnement d’un journaliste aborigène. Le résultat est passionnant, singulier et universel à la fois. Chacun offre son regard, sa compréhension intime de l’œuvre d’art choisie parmi les centaines que renferme la Fondation, et convie le visiteur à trouver son propre lien avec cet univers artistique aux confins du monde, mais central dans ce qu’il nous relie à nos origines et à la terre. Au cœur des Alpes suisses, l’art aborigène contemporain a trouvé son centre de gravité. Rencontre avec Bérengère Primat, présidente et mécène de la Fondation Opale.

Pouvez-vous décrire l’émotion qui vous a saisie à la découverte de l’art aborigène, en 2002?

J’ai ressenti la sensation inexpliquée de retrouvailles. J’étais à la fois fascinée et émue devant les œuvres que je sentais vibrer en moi, comme lorsque l’on regarde des peintures rupestres, qui réveillent la dimension universelle de l’humain. L’art aborigène est un art ininterrompu depuis 60'000 ans, constitué de peintures éphémères, de chants et de danses.

L'exposition HIGH FIVE! célèbre les cinq ans de la Fondation Opale. Elle propose un échange créatif entre des œuvres d'art aborigène contemporain et des œuvres choisies par 26 personnalités de la culture suisse. Au premier plan, une création du styliste Kevin Germanier (Luciano Miglionico)

Qu’est-ce que cette forme d’art a de si différent?

Chaque aborigène a le droit et presque le devoir de peindre, puisqu’il reçoit son enseignement en partie par cet art, depuis tout petit, auprès des anciens qui lui transmettent la connaissance par le rituel. Chaque clan a le droit de peindre certaines choses, souvent liées au territoire. Ce devoir s’accompagne d’une responsabilité d’en prendre soin. Chaque aborigène acquiert une connaissance parfaite de son territoire, des animaux et des habitants qui le peuplent, mais aussi du paysage, du ciel étoilé et du sous-sol. Voir le monde dans sa globalité et le cartographier est profondément ancré dans leur culture. La plupart des tableaux sont des représentations topographiques vues du ciel, des cheminements d’un site sacré à un autre ou figurent le sous-sol et ces mouvements et voyages que les ancêtres ont accompli pour créer le paysage.

L’art aborigène a évolué vers d’autres mediums, comme la photographie par exemple. Est-ce que ce rapport à l’art si codifié évolue aussi?

J’ai l’impression que ce rapport reste la même, c’est-à-dire un profond respect du territoire et des lois données aux humains, mais sous une autre forme, comme dans l’exposition actuelle HighFive, à la Fondation Opale. Deux œuvres aborigènes frappent le regard dès l’entrée. Il y a une toile représentant un paysage peint par un arrière-grand-père et un autoportrait créé par son arrière-petit-fils. Les deux racontent la même chose, car peindre un paysage c’est se peindre soi. C’est ce qu’un artiste expliquait: «My country is my body.» Ils sont enracinés dans cette terre, font partie intégrante du territoire, cela ne change pas, mais la manière de le représenter, elle, évolue à travers la photographie ou la vidéo.

Sur cette photo, une mise en miroir choisie par Pierre André Maus entre deux tableaux: à gauche la toile de l'artiste aborigène Jackie Kurltjunyintja Giles et à droite l'œuvre de Jean Dubuffet (Luciano Miglionico)

Cette forme d’art qui vous passionne depuis vingt ans, vous a-t-elle profondément changée?

Oui, imaginer vivre sans cet art me paraît impossible. Ma collection n’a pas démarré de manière construite et pensée, je voulais simplement garder des souvenirs partagés avec les aborigènes, garder en mémoire les danses, les chants ou les histoires racontées pendant qu’ils étaient à l’œuvre. Et puis, je me suis rendu compte que cela devenait une vraie collection, principalement guidée par mes rencontres avec les artistes, et mes choix personnels. Plus je passais du temps avec eux, mieux je connaissais leur culture, et plus j’ai su forger mon regard.

J’ai pu lire que vous n’aimez pas vous considérer comme une collectionneuse.

Aujourd’hui, je l’accepte, mais pendant longtemps j’ai eu du mal avec cette idée de collection qui, à mes yeux, se réduisait à l’idée d’un entassement. Ce sentiment était surtout lié aux artistes et au respect infini que je leur voue et en rien avec une critique générale de la démarche. En revanche, je l’assume aujourd’hui, car j’ai compris qu’avoir une collection, c’est aussi une responsabilité de la montrer, d’en prendre soin; une démarche qui s’accompagne d’un travail de recherche scientifique sur les œuvres. Aujourd’hui, de plus en plus de musées nous contactent et s’intéressent à cet art. Nous nous rendons compte du rayonnement et de l’influence que la Fondation Opale peut avoir. Depuis la pandémie, le lien à la nature est redevenu essentiel et l’art aborigène peut en être un éclairage.

L'exposition Interstellaire rassemblait une soixantaine d’œuvres d’artistes contemporains aborigènes et internationaux, offrant une perspective sur notre relation avec l’univers (Yorick Chassigneux)

Comment le regard du monde de l’art a-t-il évolué sur cette forme d’art?

Il y a cinq ans encore, l’art aborigène contemporain manquait de compréhension, trop souvent ramené à un discours ethnographique, alors que le mouvement d’art aborigène contemporain démarre en réalité en 1971. Il est précisément daté du moment où un professeur d’anglais qui enseignait dans la communauté de Papunya en Australie demande à ses élèves de reproduire sur du papier les motifs que les anciens tracent dans le sable avec leurs doigts. Les enfants refusent, en expliquant l’interdiction qui leur est faite, puisque non-initiés encore. Les anciens acceptent pour la première fois de le reproduire sur les murs extérieurs de l’école. C’est ainsi qu’est née la première œuvre non éphémère, qui marque le début de ce que le critique d’art Robert Hughes qualifie de dernier grand mouvement d’art du XXe siècle.

Peut-on être non-aborigène et initié à cet art?

Je ne suis pas initiée ni aborigène, bien sûr. Je crois savoir qu’il y a eu quelques exemples, mais cela reste assez tabou. J’ai eu la chance de participer moi-même à quelques cérémonies, auxquelles les aborigènes m’avaient conviée. C’était dans le nord de l’Australie, à l’occasion d’un rite funéraire. Au décès, une première cérémonie est organisée, puis pendant un an, il est interdit de prononcer le nom du défunt ou d’en garder des effets personnels. Tout est détruit. Le corps est enterré. Puis lors de la deuxième cérémonie, un à deux ans plus tard, les gens se réunissent, prononcent à nouveau son nom, pleurent, retournent sur le lieu du décès. Cette cérémonie permet à l’âme du défunt de partir et à la vie de reprendre.

Tous ces rites sont-ils le «rêve», ce concept constitutif de l’art aborigène?

Oui. C’est très complexe d’expliquer ce que le mot dreaming signifie. En Occident, nous en parlons par le biais d’une notion de temps, mais le mot Everywhen n’existe pas en français. Les aborigènes vivent dans plusieurs espaces-temps à la fois. Ils sont leurs ancêtres et ceux en devenir.

Quels sont les dangers qui peuvent altérer ces traditions et par conséquent altérer leur rapport à leur art?

Le monde moderne affecte quelques fois l’envie des plus jeunes à participer à des initiations souvent assez dures physiquement. Même s’ils continuent à suivre les enseignements, la manière dont cela peut affecter leur culture est difficile à décrypter. Leur ouverture vers le monde et à une compréhension plus large de leur univers est une façon de faire perdurer leur art. Dans les communautés aborigènes, même les plus reculées, il y a un centre dédié, une coopérative gérée par les locaux, où sont fournies les peintures, les toiles, et c’est aussi cette coopérative qui contacte les galeries, pour des expositions. En Australie, il y a une vraie reconnaissance de l’art aborigène, depuis une dizaine d’années.

Comment évolue-t-il dans sa valeur marchande?

Quelques artistes sortent du lot, comme Emily Kame Kngwarreye, qui a connu le succès dès ses débuts. La National Gallery of Australia à Cambera expose en ce moment une grande rétrospective de l’artiste, dont une œuvre est visible dans notre exposition HighFive. Elle a dépassé le million de dollars australiens pour une œuvre. Dernièrement, une autre artiste, Sally Gabori, a connu un grand succès, grâce à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Dès qu’il y a un intérêt et une recherche sur une artiste, sa cote monte. La qualité de la provenance est importante, car dans l’art aborigène, il peut y en avoir de très mauvaises, des artistes ayant pu être enfermés, obligés de peindre pour d’autres. C’est d’ailleurs ce qui a pu effrayer certaines galeries.

L'œuvre d'Yves Klein, avec ses Anthropométries rappelant les peintures rupestres, se lie à l'art aborigène. L'exposition "Dreaming in the Dream of Others" (Rêver dans le Rêve des Autres) célèbrait cette connivence poétique (Yorick Chassigneux)

Aujourd’hui, quelle est votre ambition à la Fondation Opale?

L’idée est de créer un centre de ressources et de connaissances sur l’art aborigène contemporain et d’être une plateforme pour les artistes aborigènes. Un lieu où ils peuvent venir s’exprimer, parler de leur art en toute sécurité, et nous conseiller comment montrer leur art. Nous aimerions monter une résidence pour des curateurs aborigènes, et permettre à des artistes non aborigènes d’échanger avec eux.

Votre exposition HighFive fait justement dialoguer le milieu de la culture suisse avec cet art.

Oui, vous avez à la fois le styliste Kevin Germanier, l’écrivain Metin Arditi ou l’artiste John Armleder parmi les 26 personnalités de la culture suisse qui offrent leur vision, leur rapport à une œuvre aborigène, choisie dans la collection de la fondation, en proposant une œuvre miroir. S’il n’est pas toujours simple de faire monter les publics à Lens, je suis persuadée qu’il est à sa place. Son ancrage dans les montagnes est en résonnance avec l’art aborigène.

Quel est votre prochain rêve?

J’en ai beaucoup, mais je rêverais d’organiser une exposition hors les murs, au Louisiana Museum of Modern Art au Danemark, comme celle que j’ai organisée au musée Yves Saint Laurent à Marrakech qui se termine bientôt. Faire dialoguer les arts est la meilleure façon de les comprendre.

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