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Géopolitique et Luxe: Accord européen sur le travail forcé. Des mesures coercitives qui poussent les grands groupes à la vigilance

Eva Morletto

By Eva Morletto13 mars 2024

50 millions de personnes dans le monde sont victimes de l'esclavage moderne. Un phénomène malheureusement lucratif pour ceux qui l’exploitent, au point de rapporter environ 150 milliards de dollars par an. Près de 60% des victimes des différentes formes de ce fléau social et humain seraient en Asie, dont plus de 18 millions en Inde et 3,5 millions en Chine.
Selon les données transmises par l’OIT (Organisation mondiale du Travail), le phénomène du travail forcé, une des principales facettes de l’esclavage moderne, a augmenté de manière nette ces cinq dernières années, dépassant le chiffre de 28 millions de personnes.

C’est face à ce constat que les négociateurs du Parlement Européen et du Conseil viennent de parvenir à un accord sur des nouvelles mesures aptes à interdire les produits provenant du travail forcé sur nos marchés.
Selon ce texte, si des pays sont impliqués, les autorités enquêteront sur le recours avéré ou suspecté au travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement des entreprises. Les autorités peuvent exiger que les marchandises soient retirées du marché ou confisquées aux frontières, pour être ensuite données, recyclées ou détruites.

Si le problème du travail forcé est souvent strictement lié à celui de la fast fashion et de ses dérives, le monde de la mode de luxe n’est pas épargné par le risque d’approvisionnement de produits issus - souvent à l’insu même des maisons – de cette pratique. Cela a été le cas en 2021, lorsque le scandale des camps de travail ouïghours en Chine avait éclaté. Des marques comme Calvin Klein, Lacoste ou encore Tommy Hilfiger se sont retrouvées dans la tourmente. Le coton du Xinjiang représente un cinquième de la production mondiale.

Que s’est-il passé depuis? Après l’enquête de 2021, Calvin Klein et Tommy Hilfiger s'étaient engagés "à cesser toute relation" et à changer leurs chaînes de production, en incitant les autres maisons à faire de même par le biais d’une campagne de sensibilisation.

Aujourd’hui les plus grands groupes, ceux qui montrent le chemin à suivre dans le luxe, à l’instar de Kering ou LVMH, ont leur propre chartes éthiques: le Code de Conduite de LVMH s’inspire des principes de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, des principes du Pacte Mondial et des principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales. De son côté, Kering explicite dans sa Charte la proscription, pour la multinationale et ses fournisseurs, «du travail des enfants et du travail forcé.» Un nouveau rapport publié en décembre 2023 par l’université de Sheffield Hallam a alerté sur le risque de voir du coton issu du travail forcé des Ouïghours dans les vêtements proposés par de grandes marques. Parmi ces dernières, l’enquête universitaire cite Burberry et Ralph Lauren, entre autres. Cela ne signifie pas que les dirigeants de ces griffes en étaient informés. La Chine ne publie pas les données sur la production du coton et les liens avec les entreprises étrangères, les résultats des enquêtes sont souvent le fruit de l’étude de données douanières des pays voisins comme le Vietnam ou encore le Sri Lanka.

Depuis les nouvelles mesures adoptées par le Parlement européen, tous les grands groupes seront portés à multiplier les garde-fous pour éviter à tout prix un lien avec le travail forcé des Ouïghours au Xinjiang et les produits qui en dérivent, afin d’éviter de lourdes sanctions administratives et risquer de compromettre la réputation des maisons auxquelles on demande toujours plus d’éthique et de transparence.

L’écueil le plus important sera celui de maintenir de bonnes relations avec la Chine et ses autorités, afin de ne pas contrarier la clientèle locale. Lorsque la marque britannique Burberry avait décidé de boycotter officiellement le coton du Xinjiang, elle s’était attirée la foudre des internautes de la plateforme chinoise Weibo et des autorités locales.

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