Il y a treize ans, il était le premier couturier d’Afrique subsaharienne à intégrer le calendrier de la semaine de la haute couture à Paris. Cette année encore, Imane Ayissi présentera sa collection automne-hiver 2026-2027 du 6 au 9 juillet prochain. L’occasion de revenir sur son univers singulier, à la croisée de la haute couture et des traditions textiles africaines.
Cette année encore, Imane Ayissi présentera sa collection automne-hiver 2026-2027 du 6 au 9 juillet prochain à Paris (Andrea Adriani)
Ce qui est enthousiasmant dans les défilés d’Imane Ayissi, au-delà de ses collections, c’est l’ambiance: les invités regardent vraiment les robes et les mannequins, ils applaudissent, s’exclament, comme c’était le cas avant l’avènement des réseaux sociaux.
Si certains pensent qu’Imane Ayissi a une chance folle de défiler à Paris, son histoire personnelle dément cela. Né au Cameroun en 1968, il a grandi dans un environnement chahuté. Son père, Jean-Baptiste Ayissi, ancien champion d’Afrique de boxe anglaise devenu homme politique, fut emprisonné alors qu’Imane n’était encore qu’un enfant. Sa mère, Julienne, première Miss Cameroun élue après l’indépendance en 1960, travaillait comme hôtesse de l’air. «Une beauté naturelle, dont le passage à l’aéroport de Yaoundé attirait la foule», se souvient-il. Sur les dix enfants qu’elle a mis au monde, seuls cinq ont survécu. Lorsqu’elle fut à son tour emprisonnée pendant deux ans et demi, la fratrie se retrouva livrée à elle-même.
Imane Ayissi (Stéphane de Bourgies)
«J’ai vendu des arachides avec mes sœurs pour pouvoir m’acheter des cahiers», raconte Imane Ayissi. Contraint de travailler très jeune, il doit quitter l’école à l’âge de onze ans. La danse devient alors une échappée belle et un moyen de subsistance. Son frère aîné, Ayissi Le Duc, futur danseur et chorégraphe de renom, fonde une troupe familiale dans laquelle se produisent Imane, sa sœur cadette Chantal Ayissi, chanteuse et danseuse, ainsi que plusieurs cousines. «Cela nous a sauvés», confie-t-il. À 17 ans, il intègre le Ballet national du Cameroun. Les tournées européennes s’enchaînent, suivies d’une apparition lors de la Coupe du monde de football de 1990 au sein de l’équipe camerounaise, puis de la tournée Saga Africa de Yannick Noah en 1992. Peu à peu, une autre passion s’impose: la mode.
En 2020, Imane Ayissi devient le premier couturier d’Afrique subsaharienne invité au calendrier officiel de la Fédération de la haute couture et de la mode à Paris. Une consécration obtenue à force de persévérance pour cet autodidacte. «Mon premier défilé parisien remonte à 1993. J’avais réalisé cent vingt robes à pois!» raconte-t-il en riant. Dans une petite chambre de bonne de la rue de Cléry, il cousait la nuit, car il était mannequin le jour. Il devait distribuer lui-même ses invitations en les glissant dans les boîtes aux lettres de ses contacts. «La plupart ne venaient même pas!» Mais il en fallait plus pour doucher ses espérances et l’empêcher de croire que la mode était son destin.
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Révéler l’envers du décor
En janvier dernier, pour présenter sa collection printemps-été 2026, il a choisi de dévoiler l’envers du décor. En tout cas une partie. Il a montré ce que l’on ne peut voir qu’en backstage: l’habillage, le choix des bonnes chaussures pour la tenue, les ratés, le vêtement qui ne veut pas se fermer et qui ira défiler quand même. Entre matières traditionnelles africaines, cotons bruts, tissages, kente du Ghana et soies peintes à la main qui rappellent Mark Rothko, la collection raconte le chemin que prend l’esprit quand il crée.
Assise au premier rang, Maria Lourdes, l’une de ses fidèles clientes, arborait un châle orange vif ourlé de franges en raphia spectaculaire, issu de la collection automne-hiver 2025-26 : «Les collections d’Imane Ayissi sont super originales! Je suis à moitié camerounaise et à moitié grecque et j’ai une passion pour le raphia! En tant qu’architecte d’intérieur, je l’utilise beaucoup.»
Maria Lourdes, l’une des fidèles clientes d'Ayissi, arborait un châle orange vif ourlé de franges en raphia spectaculaire, issu de la collection automne-hiver 2025-26 (Isabelle Cerboneschi)
Si certaines tenues signées Imane sont facilement reconnaissables dans l’assemblée, d’autres sont plus discrètes, comme ce manteau taillé dans un tissu fabriqué au Togo porté par une autre cliente. «Je connais Imane Ayissi depuis plus de vingt ans ; je le suis depuis ses débuts, confie-t-elle. J’étais une jeune journaliste à l’époque et je n’avais pas les moyens d’acheter ses vêtements, mais aujourd’hui je suis la vice-présidente d’une entreprise de communication en Afrique et je peux m’offrir ses pièces. Je viens du Congo – de Kinshasa – et je suis profondément marquée par le continent africain, mais, comme Imane, j’ai aussi vécu ailleurs et j’aime retrouver dans ses collections ce mélange de rigueur de la couture et les connotations africaines. Imane a su garder les couleurs, la gaité de l’Afrique. Il valorise le travail des artisans africains. Par exemple, le manteau que je porte aujourd’hui a été fabriqué dans une matière qui a été tissée en Afrique. J’achète les collections d’Imane non seulement par goût, mais aussi avec une arrière-pensée politique. Chez nous, dans la culture Luba (une société bantoue d’Afrique centrale établie principalement en République Démocratique du Congo, ndlr) on utilise cette matière pour faire des velours du kasaï – des étoffes traditionnelles en raphia brodées par le peuple Kuba. Imane, lui, utilise le raphia de manière moderne et non pour réaliser des tenues tribales. On n’a pas l’air d’être déguisée en Imane. On me dit que je suis chic, mais l’Afrique est chic!»
Si le couturier séduit des élégantes Africaines, Imane Ayissi a réussi à se constituer une clientèle internationale. «J’habille souvent des personnalités qui vivent en France, en Afrique, aux États-Unis, avec les collections d’Imane, explique la styliste parisienne Nathalie Oliver. Elles apprécient beaucoup les tissus traditionnels comme le kente ou le raphia, la modernité des coupes, ce côté ethnique, mais avec un goût contemporain.»
Rencontre avec Imane Ayissi, en marge de son défilé en janvier dernier.
Que souhaitiez-vous exprimer à travers votre collection printemps-été 2026?
Imane Ayissi. Je souhaitais montrer le processus de création d’une collection: les premières idées, les ratures, les recommencements. C’est pour cela qu’elle porte le nom de bissakarak, un mot qui signifie «gribouillis» ou «premier jet»vient en ewondo, une langue du Cameroun. J’ai voulu mettre en lumière les étapes en coulisses qui n’est pas souvent montré au public.
En voyant un châle drapé autour des hanches d’un mannequin, on s’interroge: est-ce votre manière de réinventer le pagne et de le traduire dans le langage de la couture?
Tout à fait. J’essaie de réinventer le pagne et la chorégraphie de la gestuelle qui va avec. À mes yeux, il représente la tradition et l’élégance des femmes africaines. Selon leurs origines et leur ethnie, elles vont le nouer différemment. J’ai choisi de le faire à ma manière, en laissant danser les attaches et le drapé. Je cherche à traduire l’élégance à l’état pur avec très peu de choses.
Quels tissus typiquement africains utilisez-vous?
J’utilise le kente du Ghana, une version camerounaise du tie and dye, qu’on appelait «salade de lignes» parce qu’on aurait dit des rayures floutées. Au Cameroun, on l’appelait aussi «mon mari est capable», parce que c’était compliqué et cher à fabriquer. Quand on voyait une dame avec ce tissu sur le dos, on savait que le mari avait payé cher sa tenue (rires). J’utilise aussi des voiles de coton du nord du Cameroun qu’on appelle le dogo et du raphia.
Le designer avait clôturé son défilé avec des robes évoquant des tableaux de Mark Rothko (Isabelle Cerboneschi/Andrea Adriani)
Vous utilisez le raphia comme d’autres couturiers utilisent des plumes.
Exactement! J’adore travailler cette matière. J’en fais des franges pour embellir des robes ou des traînes que j’ai surnommées «les fouets de raphia», comme il existe des plumes «fouets de coq» dans le langage de la couture. J’avais envie que le raphia puisse trouver ses lettres de noblesse dans l’univers du luxe, ce qui est paradoxal, car c’est une matière très rustique. Il faut le cueillir, le laver plusieurs fois, enlever toutes ses imperfections, le lisser, le repasser, le peigner. Ensuite je le coupe et je forme des fleurs, comme des soleils, que je couds. C’est un processus très long. Le raphia est l’équivalent des paillettes en Occident: cette matière est présente dans tous les événements importants en Afrique, que ce soient les naissances, les enterrements, les mariages. On le retrouve même dans les œuvres d’art. Les Africains doivent comprendre que cette matière qui a toujours accompagné l’Afrique s’est fait une place à Paris.
Imane Ayissi a introduit le rafia au sein de la mode haute couture (Andrea Adriani)
Vous avez clôturé votre défilé avec des robes qui évoquaient des tableaux de Mark Rothko. Comment s’inscrivent-elles dans votre histoire?
Lors de mon dernier voyage à New York, je suis allé au MoMA et je suis tombé face à face avec les tableaux de Mark Rothko. Ces couleurs! J’ai eu envie de lui rendre hommage, avec des robes en soie mélangée avec du coton qui ont été peintes à la main. Un peu comme des œuvres d’art que l’on peut porter.
Il y avait des couleurs vibrantes, des oranges, des fuchsias, des bleus pétrole, des verts chartreuse. Vous inspirez-vous des couleurs de l’Afrique ou est-ce juste un goût personnel?
Les deux. En Afrique, la vie est un théâtre à ciel ouvert. On est entourés de beaucoup de couleurs vives et j’en ai été imprégné depuis mon enfance. Même si certains vêtements sont plus sombres, j’aime mettre des couleurs assez fortes qui illuminent la personne qui les porte. La couleur, c’est une manière de célébrer la vie, de célébrer la femme.
Comment le goût de la mode vous est-il venu?
Le goût de la mode m’est venu de ma maman. Elle était d’une élégance inouïe. À la maison, elle illuminait même les choses les plus simples. Elle avait fait un peu de mannequinat aussi à son époque. Elle possédait une garde-robe importante avec des vêtements signés par des créateurs comme Yves Saint Laurent, Pierre Cardin, des chaussures Xavier Danaud ou Charles Jourdan. Comme elle était hôtesse de l’air, elle rapportait des vêtements de ses voyages. Parfois elle m’appelait pour que je ferme le dos de ses robes. Cela se ressent dans certaines de mes créations: j’adore embellir les dos. Quand on voit la silhouette d’une femme qui s’en va, il se passe quelque chose.
À quel moment avez-vous pris conscience que vous alliez faire de la mode un métier?
Les couleurs vives du continent africain imprègnent les collections d'Ayissi (Isabelle Cerboneschi)
Pendant toute mon enfance, j’ai passé mon temps à dessiner des silhouettes avec des bâtonnets sur le sol. Je faisais des cortèges de mariage... parce que les mariages, à l’époque, c’était comme un carnaval! Les mariés sortaient de l’église avec les balafons, il y avait des musiciens dans un camion. L’épouse s’exhibait avec sa belle robe blanche et les deux familles portaient des tenues incroyables. On les suivait sur des kilomètres. C’était comme du cinéma. J’ai aussi commencé à déterrer les plantes sauvages qui étaient comme des personnages. Les cheveux étaient les racines et je les habillais comme des petites poupées. Un jour cela ne m’a plus suffi et j’ai commencé à faire des robes pour toutes mes petites sœurs avec des chiffons et des plastiques. Ensuite j’ai volé les robes de ma maman et je les ai découpées pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur. J’ai abîmé pas mal de choses (rires). Elle me punissait bien sûr. Mais plus tard, quand elle a compris que j’étais passionné, elle me donnait les robes qui ne lui allaient plus pour que je puisse leur donner une autre vie.
Vous cousiez à la main?
Non, j’utilisais une vieille machine Singer à manivelle qui appartenait à l’une de mes grand-mères. Je coupais les tissus à vif. Je ne savais pas faire de patrons. Tout le monde a eu droit à mes vêtements obligatoires (rires). Peu à peu je me suis amélioré. C’est beaucoup plus tard que j’ai commencé à comprendre que le vêtement est quelque chose dont on ne peut se passer – on ne peut sortir nu dans la rue – et qu’il nous définit. J’ai vraiment découvert l’univers de la couture, lorsque je suis devenu mannequin cabine. J’ai découvert le travail des maîtres d’ateliers, les petites mains. C’est à ce moment que j’ai pris conscience que je voulais faire ce métier et m’améliorer.
Avez-vous le sentiment de faire découvrir les traditions africaines avec vos collections?
Absolument! Pour moi c’est comme un devoir. L’Afrique nous a tout donné. Tout le monde aime l’Afrique et tout le monde tue l’Afrique. C’est le continent le plus riche et le plus pauvre en même temps. Il faut sauvegarder les cultures africaines tout comme ses langues. C’est pour cela que j’adore donner un nom à mes collections dans ma langue natale. Cela interpelle les gens et la curiosité finit par les amener à chercher ce qui se cache derrière ces mots. Les langues africaines ne sont pas internationales, mais elles permettent à des gens qui ont une culture commune de se comprendre. La mode sert à cela aussi: faire passer des messages. Quand je montre certaines étoffes africaines à mes clientes, j’arrive toujours à glisser un mot sur leurs origines.
Pensez-vous que la clientèle africaine, qui consomme du luxe occidental, est prête à embrasser ses propres savoir-faire et à les soutenir?
C’est une très bonne question, mais la réponse est compliquée. Il y a beaucoup d’éducation à faire. Les Africains doivent comprendre qu’aujourd’hui, le talent africain doit être défendu.
Aujourd’hui, beaucoup ne savent même pas que je suis le premier couturier d’Afrique subsaharienne. C’est la treizième saison que j’enchaîne sans interruption et sans beaucoup de moyens. On doit reconnaître qu’en Afrique il y a du talent. Quand on achète les vêtements d’un créateur, on lui permet de s’améliorer de saison en saison. Et peut-être que l’Afrique verra naître les Chanel de demain…
Pour son défilé de sa collection printemps-été 2026, Imane Ayissi a voulu montrer les préparations d'un défilé, en laissant visible les coulisses et en habillant "en live" les mannequins (Isabelle Cerboneschi)
La Fashion Week parisienne automne-hiver 2026-2027 de prêt-à-porter, qui a débuté le 2 mars, se termine aujourd’hui. Cette édition confirme le rôle de Paris comme plateforme économique et stratégique pour le secteur avec un impact estimé à 1,2 milliard d’euros.
La mode africaine a connu une transformation spectaculaire au cours de la dernière décennie. Anciennement présents principalement sur les marchés locaux, les créateurs africains attirent désormais l’attention du monde entier aux dépens des populations indigènes qui furent leur premier public.